DE LEROS A LIPSOI, DE LIPSOI A FOURNOI

– LEROS -XIROCAMPOS :

On est resté 11 jours ici! … C’est qu’on prendrait vite ses petites habitudes! Des gens partent, d’autres arrivent.. le mouillage sur bouée est sans souci, sauf le rayon d’évitage plus court qu’à l’ancre, ce qui n’est pas toujours compris par les voiliers de passage. Raison pour laquelle je m’empresse de ‘mettre à sécher’ quelques pare-battage sur le franc-bord de PONYO… simple mesure de précaution.

Annexe, “piscine”, douche sur la plage, taverna chez Aloni, eau douce près du stade… Il y a bien de l’eau à quai à Lakki, mais elle n’est pas potable. Alors j’improvise un harnais  de sangles autour d’un jerrican de20l (sur le dos ça ne pèse rien) et entreprends plusieurs voyages  jusqu’au  distributeur avant de partir. Curieusement à la “capitale” on ne peut pas non plus poster de lettres,  il faut aller à Agia Marina,  au nord-est de Léros. “Eh bien? … allons-y, mon ami, allons!”…

– LEROS AGIA-MARINA :  Ste Marine… 🙂

   

Je re-découvre Agia Marina, depuis la côte cette fois, et c’est plutôt une bonne surprise; joli village, vivant et tranquille, où il y a tout: une poste, une bonne boulangerie, un excellent glacier, un restaurant sur l’eau (mais allez donc réserver en saison une table pour ‘un’! J’y accoste en annexe .. “Réservations seulement par internet!”…  C’est full, bien sûr, je suis éconduit comme un vulgaire matelot! Il est vrai que manger a toujours été une activité d’importance dans la Marine.

Dans la plaisance aussi: classe d’âge, classe sociale… on oubliera des tas de choses avant celle-là! … Et puis on est en pleine saison.

De très gros yachts arrivent le soir; mais le côté bling-bling n’est ici pas trop insupportable et il en faut pour tous les goûts. D’ailleurs il n’y a qu’en France que le propriétaire d’un yacht de 40m passe pour un riche, et les pita-souvlakia d’en face sont délicieux, le super-marché bien achalandé… Hum..  il est temps d’y aller! J’ai posté ma lettre. Un vent de sud inespéré  de 12 noeuds nous accompagne les 3/4 du trajet jusqu’à  Lipsoi (Lipsi) où nous arrivons en fin d’après-midi. C’est encore une bonne pioche.

– LIPSOI :

   

De Lipsoi je ne connais que la baie sud, de Kouloura; j’ai un peu tendance à confondre Lipsoi et Fournoi plus au nord. Entre les deux, Harki, dont on dit le plus grand bien mais que je vais snober: bouées privées, peu de places, summer-sailors déjà installés à  midi pour être sûrs d’avoir une place la nuit, pas de mouillages bien convainquants …

Lipsoi n’échappe pas à la saturation. Le quai principal est rempli de bateaux loués aussi mobiles que des arapèdes  MAIS c’est la seule concession à l’été. Le reste du village est simple et “nature”, plutôt très sympathique. J’y aurais  volontiers passé quelques jours mais il faut profiter des vents d’ouest – sud-ouest pour gagner en lattitude tant que c’est faisable. L’idée étant de revoir Psara, Syros,.. mon copain  Ali peut-être; en tout cas rejoindre un coin où je puisse naviguer tranquille en septembre-octobre avec des amis sans être bloqué par le meltem.

– FOURNOI :

             (pêcheur de la baie de Kampi: les haricots-verts arrivent en premier, froids et non assaisonnés; puis les “german fishes” pêchés par l’homme à la barque,  à la fois très cuits et .. euh.. ‘al dente’.. Seul un petit bateau peut embouquer la passe. C’est là qu’on va se mettre à l’abri du nord-ouest avec PONYO).

 

“Va à Fourni, va à Fourni!”. Je ne connaissais que l’extérieur du quai de la ville et son affreux clapot; son congrès de “docteurs” qui monopolisait toute les places.  Là, pas de docteurs, mais pas de place non plus. Deux ports, seulement deux bateaux à voile à quai. Le reste c’est des pêcheurs. AUCUNE concession à l’été!

Fournoi est l’île la moins touristique que j’aie rencontrée en Grèce. Ici on semble d’abord vouloir rester comme on est  … ce n’est pas pour me déplaire. D’autant que pour attendre le vent fort de NO annonçé j’ai  déjà mouillé à Kampi (juste à côté de la baie où en mai des pêcheurs m’avaient aidé à m’amarrer; mais mon ancre ne tenait pas et j’avais dû partir)… La baie où se balance maintenant PONYO, était alors occupée par un gros yacht à moteur. A côté il y a même une taverna de plage ouverte pour la saison. Pas fameuse mais accueillante.

Fournoi-ville est un peu loin à pied, quoique pas tant que ça. Le lendemain j’y retourne en annexe un peu tard, le loueur de scooters est fermé; de toute façon j’ai oublié mon permis à bord. Tant pis je pars à pied en plein cagnard sans passer par la case repas, avec quand même une bouteille d’eau.  Les dieux me gratifient d’un salutaire filet d’air.

SUR LES HAUTEURS :

 

Le ciel est haut, la côte découpée… je  marche en bord de route, obnubilé par la mer, par la côte, les îles voisines, Icaria, Samos… La vue est de plus en plus belle au fur et à mesure qu’on s’élève, kilomètre après kilomètre. En fait ce qu’on aperçoit en haut ce ne sont pas des villages isolés, mais des ‘agias’, des chapelles blanches proprettes, dont celle d’agia marina. De chacune on aperçoit la suivante. Dans l’enclos de la dernère une mamie fait la sieste sous un arbre sur un matelas de mousse. Pour redescendre au port impossible de ‘couper ni de faire une boucle. la dame me trouve bien courageux ‘O Ilios, o Ilios!…’ Le soleil! Aucun grec doué de raison ne circulerait sous ‘le soleil’  à l’heure de la sieste. Mais quelle paix!

    

(la chapelle d’agia marina; la clef est sur la porte; “éteindre les cierges en partant pour ne pas risquer d’incendie”).

J’arrive en bas à 18h, rincé. La bouteille d’eau est à moitié vide. Je ‘descends’ 1l de bière à la première taverne qui passe, et puis encore 1/2 litre d’eau. Les  pieds en compote. Ravi. Les beignets de  courgettes sont un délice, le boeuf hâché… mais comment peut-on servir un truc aussi mauvais??

Il ne reste plus qu’à rajouter 10m de chaîne et attendre le coup de vent en rentrant tout ce qui dépasse! C’est ce qu’à dû conclure ma passagère clandestine, une authentique ‘cigale de mer’; j’avais un peu peur qu’elle rentre et me serve de réveil-matin.

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Ps: Il paraît que des touristes auraient demandé au maire de Beausset en Provence si l’on ne pouvait pas mettre de l’insecticide sur les cigales pour les empêcher de chanter… “ils n’ont qu’à aller en Su-ède” a répondu du tac au tac un autochtone… Entre le citadin et la nature ce n’est plus un fossé, c’est devenu un océan!

JE SAIS NAGER !

  

– ENFIN! :

Des années que je me dis: “m’enfin comment font-ils?”. Hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux, gros ou maigres, rapides ou lents, avec ou sans style… ils te passent à côté comme des palmipèdes dans un film d’animation, indifférents, dans leur monde aquatique; écoeurants!

Tandis qu’ils s’éloignent à un train de sénateur, pour la nième fois je crawle 25 mètres et je suis épuisé, asphyxié, noyé!  je me dis que nager ça s’apprend petit, et sinon qu’après c’est foutu! D’autant que la plupart des gens qui savent nager, je veux dire qui nagent comme ils respirent, ne peuvent pas t’aider, incapables qu’ils sont de se remémorer des difficultés que si ça se trouve ils n’ont jamais rencontrées.

Alors le but de cet article n’est pas de fanfaronner; natation, cyclisme, deux disciplines où, n’en déplaise aux virilistes, les champions les plus incroyables ne donnent pas l’impression d’avoir passé leur vie à remuer de la fonte! Mais d’écrire ce que j’aurais aimé lire pour être un peu guidé: ce qui a marché pour moi.

    

– LE CRAWL POUR LES NULS :

Sans prof (sans coach!), on ‘va sur internet’. On tombe sur des tas de conseils utiles à ceux qui savent déjà nager: allonger le bras, engager l’épaule, garder la tête collée à l’aisselle, utiliser le roulis… Autant d’avis qui donnent un cadre inspirant mais pas une direction de travail, un axe de progression.

Voilà donc ce qui a fonctionné dans mon cas, par tâtonnements; ce qui fait qu’à partir de maintenant progresser ne sera plus qu’une question d’entraînement, d’envie et de patience.

1- la confiance : si certains y arrivent pourquoi pas moi? L’âge? …  Je ne crois pas qu’on puisse descendre à 25m en apnée après 60 ans si l’on n’a jamais plongé dans son enfance, et si l’on n’est pas doué pour ça. Ni se mettre à  performer en cyclisme, en course ou en natation sauf exceptions… il y a toujours des exceptions!

Les jambes, le souffle, la “caisse” se fabriquent dans le premier quart de la vie.

Cela dit quand le but n’est n’est plus la performance, on peut gagner en lberté. Contrairement à un sport comme le tennis, par exemple, en natation on n’a que soi à gérer, un modèle plutôt stable et répétitif à comprendre, à son rythme. Reste à le trouver, ce rythme,

2-la mer :  être à côté de la mer, dans une eau à 26 °C,  salée, qui porte davantage, sans se cogner à ses voisins de piscine, avec une douche sur la plage… ça aide.

      

3- diviser pour régner : respiration, coordination, “assiette”, équilibre dans les 4 dimensions, comme au tennis difficile de gérer tout à la fois, chaque paramètre influençant tous les autres; il faut isoler les problèmes pour se concentrer sur un nombre limité de facteurs.

Commençons par mettre de côté  le fait de devoir respirer et voir sous l’eau. On verra ça plus tard. Pour le moment on se familiarise avec palmes, masque et tuba. C’est ludique, rassurant. On souffle et on  inspire par la bouche (que la bouche) dans le tuba sans se préoccuper de l’eau . On a tout le temps de coordonner les bras  les jambes et la respiration.

4- éliminer l’obstacle du matériel : ça vous fera un souci en moins. Choisir un masque de plongée en verre  qui ne fuit pas, qui ‘tient’ contre le visage quand on inspire avec le nez, un tuba avec lequel on est à l’aise (pour moi un masque Scubapro au Vieux Campeur, à l’intérieur brûlé à l’allume-gaz pour limiter la buée, et plus tard des lunettes de piscine réglables, étanches – plusieurs tailles de barrette de nez possibles –  achetées chez Décathlon).

Penser que ces outils sont des béquilles provisoires, à supprimer assez vite, car elles donnent de mauvaises habitudes. Avec un tuba on peut respirer le visage tourné vers le bas. Avec la bouche pas question, elle ne peut pas être sous l’eau.

On peut alors consacrer quelques séances à respirer alternativement à gauche et à droite: sur 4 temps: un temps j’aspire à gauche, deux temps dans l’eau, un temps j’aspire à droite. Une autre fois on ajoutera un battement de pied par temps, ou deux; là aussi on a tout loisir d’affiner plus tard. L’important c’est de trouver un rythme régulier, un début d’automatisme, et de se sentir à l’aise.

Cela peut prendre du temps. Quand on est en panique, se reposer et ralentir, se laisser nager, ou travailler autre chose: chercher comment et quand souffler. Pour moi c’était sous l’eau, sur le troisième temps (*). J’avais trouvé un rythme.

(Mais dans ma dernière ‘auto-leçon’ sans palmes ni masque, juste les lunettes de piscine, j’ai trouvé que le mieux était de souffler-aspirer hors de l’eau en un seul temps (*), comme quoi…)

5-une fois qu’on a acquis une sorte de coordination de base : on peut débrancher un peu la cervelle et fixer une certaine distance à parcourir selon la forme du moment. Comme pour la course à pieds il faut un minimum faire tourner la machine. Contrairement à une machine il y a des jours ‘avec’ et des jours ‘sans’. Dans les jours ‘sans’ ne pas insister, on reculerait. Dans les jours ‘avec’ explorer, chercher, tester…  Si l’on nage longtemps l’usage d’un ‘shorty’, combinaison d’été légère, recule le moment où l’on aura froid.

6-tomber le masque : et puis à un moment  il faut quitter ce qu’on vient à peine d’apprivoiser: le tuba, le masque. Passer aux lunettes. Se retrouver avec le nez tout nu dans l’eau! J’ai essayé plusieurs fois. Plusieurs fois je suis revenu au masque et au tuba. J’ai abandonné les palmes, troquées contre des ‘Crocs’ qui tiennent au pieds, aident à marcher sur le fond de l’eau, et ont un petit effet-palme léger. J’ai repris mes “longueurs” en essayant de sortir la tête de chaque côté, un peu gêné par le tuba. Manque totale de souplesse dans les épaules; “ce n’est pas pour toi” me disais-je.  C’était faux. Mais je m’asphyxiais toujours.

7-continuer à essayer de comprendre : tout effort, toute fatigue, consomme de l’oxygène, ou fabrique du gaz carbonique; peut-être bien les deux. Quand on a davantage besoin d’oxygène il vaut mieux passer en mode ‘2 temps’: un je repire, deux je souffle; on respire toujours du même côté. Alors on alterne. Comme en bateau il y a un côté qui va mieux que l’autre. Pour ‘explorer’, pour expérimenter, autant choisir le côté où l’on est le plus à l’aise.

8-cesser de lutter contre l’eau : parmi les sensations qui annoncent qu’on est sur la bonne voie l’une est quand on cesse de vouloir lutter contre l’eau, contre la peur de ne pas pouvoir respirer,  en faisant des tas d’effort. L’effort à ce stade est contre-productif. Cette sensation revient de plus en plus souvent, par flashes. C’est une pelote de fil à dérouler. Il vaut mieux se reposer souvent; on retrouve cette capacité de relâchement dans les premiers mouvements ; elle s’estompe au bout de quelques mètres quand on s’est désuni, qu’on n’a pas pu maintenir le relâchement  et qu’on est passé en mode “effort/fatigue”. On est éduqués à faire; pas à écouter.  A ce stade il nous revient des bribes lues ici ou là: utiliser le roulis pour respirer, garder le contact avec l’eau tout le long de la rotation du bras pour avoir un appui quand on  tourne la tête, synchroniser le bras qui allonge depuis l’épaule et celui qui appuie sur l’eau vers l’arrière. Le puzzle se garnit!

Là encore il faut du temps, s’habituer à l’eau qui ruisselle quand on souffle avant d’aspirer. On peut essayer de tourner la tête plus longtemps vers le ciel pour avoir plus de temps pour souffler-expirer, ou au contraire inspirer-souffler plus vers l’avant façon Tarzan, mais on sent qu’il est entrain de se passer quelque chose. Ne pas lâcher ce fil. Chercher le geste de moindre effort, qui est quelque part de devenir soluble, de ‘devenir’ l’eau. C’est un étonnant changement de dimension. Vous êtes sur la bonne voie.

9-le déclic : difficile de savoir ce qui a été déterminant, comme lorsqu’on est enfant et que le “grand” qui vous tenait le vélo vous lâche, et que vous faites vos premiers dix mètres sans vous tenir à rien; ou à cheval quand vous cessez de vous cramponner aux rênes, trouvant votre propre équilibre. Pour moi je pense que ça a été de ne plus souffler dans l’eau mais de souffler-et-aspirer l’air avec la bouche dans un seul temps hors de l’eau (*). Aussi d’être passé en mode ‘2 temps’. Au début ça a résisté. J’allais m’asphyxier. Mais il se passait un truc, j’étais tout près de trouver. J’ai stoppé; j’ai relâché, recommencé, re-stoppé, puis changé de côté; puis basculé en mode quatre temps, il se passait la même chose: mon assiette dans l’eau avait  imperceptiblement changé, j’étais devenu cohérent:

10-je nageais !

Etre adulte et ressentir la même émotion de triomphe qu’un minot de six ans! Je me souviens de la première fois où mon vélo rouge a roulé tout droit, où mon cheval, où mon delta… et même de cette première fois où j’ai cessé de me cramponner au rebord de la piscine il y a près de 60 ans. Aujourd’hui 22 juillet 2025 j’ai émergé du grand bain. Il ne reste plus qu’à travailler. Mais ça je dirais, c’est tout bête.

Puisse ce petit récit presque à chaud être utile à quelqu’un à la poursuite du même diamant vert! La vie, si on la laisse faire, nous surprend à tout âge. Mais elle a son petit caractère…

Epilogue: de Lesbos – Mytilini,  à Léros – Xirokampos,  il m’a fallu un an.  En croisière, dès le 1er mille au large un gilet gonflable  est beaucoup plus utile. Un mille en crawl c’est très long, et en mer ce n’est rien Mais savoir nager c’est comme savoir marcher: Guillaumet a traversé la Cordillère des Andes avec ce qu’il lui restait: ses pieds. Une bête ne l’aurait pas fait. Lui si.

(*)   Rq:  Françoise, qui nage bien et depuis longtemps n’est pas de cet avis: “je souffle lentement à fond pendant tout le temps que j’ai la tête sous l’eau […] l’expiration doit chasser la totalité de l’air vicié. Tu vas ainsi ralentir tes gestes, profite de l’expiration pour glisser et bien ramener tes bras avec les mains en cuillère comme des rames pour te propulser.   Il ne me reste plus qu’à mettre ses conseils en pratique! 🙂

LEROS-XIROKAMPOS

Nous quittons Kos sur la foi du bulletin météo. Windy prévoit que le vent va tourner ouest en mollissant. Il devrait être possible de laisser Kalymnos sur tribord et d’arriver jusqu’au sud de Léros, soit plus de 40 milles au près, 8 heures au moins, si le vent ne nous revient pas nord en plein dans le nez.

Un ris, rapidement deux, la trinquette pour un meilleur cap, et un pari gagné; en cas d’échec on avait droit à quelques heures supplémentaires. Et bonne nouvelle en arrivant j’apprends que Jean-Paul et Françoise sont à Xirocampos depus quinze jours et qu’une place sur bouée est libre à côté d’eux. Jean-Paul m’y attend avec l’annexe et m’y amarre… ça fait du bien de revoir les normands!

 

 

Leur catamaran est d’un espace et d’un confort incroyable. Le coût et l’entretien sont certes en proportion mais leur vie à bord de CLARA et la mienne sur PONYO où les endroits pour se poser sont rares sont différentes. La vie en équipe aussi.  Il y a toujours mieux ou moins bien. Mais  nous parlons la même langue. J’aurais aimé faire un ‘reportage’ sur leur bateau. Mais je n’ai que ces quelques photos très mauvaises de CLARA!

-AU REVOIR CLARA :

       

Ils s’en vont pour d’autres horizons. Non sans me donner une idée de balade sur les hauts de Xirokampos. Il n’est pas impossible, mais pas certain, que je l’aurais faite sans eux: une piste d’accès austère (“tu prends toujours à gauche!”) en plein  soleil, des paysages secs (xeros) et cette découverte d’un casernement peint en pleine pampa, aux sommiers réemployés dans les clôtures d’un élevage de chèvres, mais dont j’ai oublié l’origine et la fonction …

-UN CASERNEMENT SUR LES HAUTEURS :

          

L’ART DE LA GUERRE :

Des soldats qui s’ennuient, qui rêvent de femmes, un artiste qui copie du Brueghuel l’Ancien (repas de noces et danse payasane), un autre plus porté sur la caricature… Avant de voyager en voilier les hommes voyagent dans leur tête. Quelle surprise que ces fresques ici!

 

 

 

INTERMEDE POETIQUE

La poésie est importante. Les poètes non. Non et oui… “Frères humains qui après nous vivez…” ce n’est pas Villon, l’essentiel. Mais sans Villon…

Combien de prisonniers russes, espagnols, iraniens… ont tenu le coup en se récitant ou en partageant les poèmes qu’ils connaissaient par coeur. Ainsi devrions-nous pouvoir nous en remémorer quelques uns. Les apprendre dans les périodes de calme pour les retrouver plus tard quand la lumière reprend souffle derrière les nuages.

Ceci est un blog de voyage. Ce n’est pas le lieu. Mais la poésie s’en fiche. La poésie est liberté. Merci à mon frère, à Christophe, et à Chat-gpt d’avoir recherché pour moi ce poème de Claude ROY que j’aime beaucoup mais dont j’ignorais le titre, et auquel je pense souvent en promenant mes pieds sur le paysage.

 

 

MOUVEMENT (Claude ROY)

 

Ce cheval qui tourna la tête
Vit ce que nul n’a jamais vu
Puis il continua de paître
A l’ombre des eucalyptus.

 

Ce n’était ni homme ni arbre
Ce n’était pas une jument
Ni même un souvenir de vent
Qui s’exerçait sur du feuillage.

 

C’était ce qu’un autre cheval,
Vingt mille siècles avant lui,
Ayant soudain tourné la tête
Aperçut à cette heure-ci.

 

Et ce que nul ne reverra,
Homme, cheval, poisson, insecte,
Jusqu’à ce que le sol ne soit
Que le reste d’une statue
Sans bras, sans jambes et sans tête.

KOS

(Hippocrate, musée de Kos)

“Où le voyageur passe par une île qu’il ne pensait nullement visiter, qu’il n’apprécie pas plus que ça, mais qui s’avère une étape digne d’intérêt grâce à un très grand homme du passé …”

 

-KEFALOS :

       

KOS, une île où l’on passe, me disais-je… L’intuition est comme une sorte de ragoût: on y met ce qu’on a oublié dans son frigo avant la date de péremption; on se fait une idée approximative du goût que cela aura, et l’on n’est souvent pas très loin du compte…

   

Je suis arrivé à KEFALOS, mon plan-B,  alors que je pensais voler vers LEROS porté par les vents d’ouest soutenus promis par la muse Météo. Je ne les ai trouvés qu’en arrivant, une heure peut-être. Le reste s’est fait au Perkins-4108, qui pour l’instant tourne  comme une montre suisse. ‘Pourvou qué ça douré!’..

Grande baie bornée par une montagne élégante, oulée de plages sous le vent que lèche une mer plate.. windsurfs, bouées tractées et ski nautique… mais ça va. Pas de flottille de loc, Des touristes en nombre acceptable, un peu comme à Astypalaia. Est-ce à dire que le rush ne concerne que la période du 15 juillet-15 août? Où que le Dodécanèse est un bon choix de ‘planque’ pour l’été?…

– KOS-VILLE-FORTIFIEE :

(à droite le platane d'”Hippocrate”)

Je loue un petit Honda. Mon idée est d’aller à la Marina me renseigner sur le délai de commande pour un wc Jabsco-classique. En fait j’ai prévu de le changer à Léros. La marina est du type bien géré et d’un ennui total. Le délai est d’un jour. Au pays du capitalisme triomphant si vous êtes dans les clous, c’est fou ce que la vie est facile: Une armée d’indispensables en uniformes de larbins est à vos petits soins. Le deal est simple: “on” s’occupe de tout, vous payez “. Les commentaires des suivistes embarqué(e)s sur Navily concluent en général leurs propos inconsistants par un 5-étoiles mérité.

Si vous gravitez en dehors de leur système votre espace vital se réduit selon leur appétit hégémonique de temps et d’espace pas toujours privé. Yachts de 40m lambda battant pavillon britannique,  maltais,  nouveaux-riches turcs …  Cette snob-culture n’a pas son pareil pour vous faire vous sentir à côté de vos docksides. Les compétences en matière de parkage, maintenance, et autres considérations concrètes sont l’affaire de l’armée talkie-walkisée qui leur prend les amarres, vérifie la propreté des sanitaires, et ferme les yeux sur leur incapacité crasse à se débrouiller sans assistance. Le must étant de disposer d’un skipper-pro comme interface.

Dans ces conditions on peut espérer que “femme du monde” reviendra en vacances en Grèce avec son mâle alpha et ses  précieux enfants. Le reste de la ville semble n’exister que pour donner du grain à moudre au besoin d’émerveillement sommaire de ces ploucs : espace archéologiques sous forme de cailloux dispersés ici et là dans la ville, restaurants typiquement grecs avec serveurs habitués à décoder tout ce petit monde, salons-lounge-draft-beer à 3 euros la pinte, parce qu’en plus ils sont ‘rats’ … Non je n’ai pas aimé Kos-ville. Elle est la préfiguration de ce qui attend le plaisancier bercé aux récits de Monfreid, Vito Dumas, Moitessier et tant d’autres: une disparition programmée et rapide.

– KOS-LE-MUSEE :

Nombre de sculptures proviennent des fouilles d’une grande villa romaine pas très loin.

   

(mosaïque, avec au fond Hermès et Artemis, une tête de jeune guerrier blessé; au centre Higeia, fille d’Asclepios et soeur de Panacea, elle tient un oeuf dans la main gauche; je n’ai pas pu trouver pourquoi)

(trois Charites, le dieu Pan et un donnateur)

A part ça le site de Kos est joli, fleuri, varié, pas très grand, mais ne risque pas de faire oublier Rhodes. Seule la grande figure humaniste d’Hippocrate transfigure les lieux. En comparaison tous ces VIP aux rêves misérables donnent une sainte envie de tordre des cous. Hippocrate, lui, les aurait soignés.

– LA FONDATION HIPPOCRATE :

Une fondation privée avec à l’origine un médecin d’Athènes, Constanti Spiridou, rend hommage à cet homme passionné par l’homme et par son unité. Tout soignant comprend que nous sommes semblables, égaux face à la maladie et à la souffrance. Que la mort ne connaît pas de VIP …

… pour l’instant ! ..

(les outils d’Hippocrate, des mots nombreux utilisés encore aujourd’hui, le site de la fondation qui contient plusieurs ‘traités’, certains en grec d’autres en français; et ci-après le texte du serment d’Hippocrate d’origine, traduit par Littré, source Wikipedia; il a évolué depuis.)

« Je jure par Apollon, médecin, par Asclépios, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et toutes les déesses, les prenant à témoin que je remplirai, suivant mes forces et ma capacité, le serment et l’engagement suivants :

Je mettrai mon maître de médecine au même rang que les auteurs de mes jours, je partagerai avec lui mon savoir et, le cas échéant, je pourvoirai à ses besoins ; je tiendrai ses enfants pour des frères, et, s’ils désirent apprendre la médecine, je la leur enseignerai sans salaire ni engagement. Je ferai part de mes préceptes, des leçons orales et du reste de l’enseignement à mes fils, à ceux de mon maître et aux disciples liés par engagement et un serment suivant la loi médicale, mais à nul autre.

Je dirigerai le régime des malades à leur avantage, suivant mes forces et mon jugement, et je m’abstiendrai de tout mal et de toute injustice. Je ne remettrai à personne du poison, si on m’en demande, ni ne prendrai l’initiative d’une pareille suggestion ; semblablement, je ne remettrai à aucune femme un pessaire[2] abortif. Je passerai ma vie et j’exercerai mon art dans l’innocence et la pureté.

Je ne pratiquerai pas l’opération de la taille[3], je la laisserai aux gens qui s’en occupent.

Dans quelque maison que j’entre, j’y entrerai pour l’utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves.

Quoi que je voie ou entende dans la société pendant, ou même hors de l’exercice de ma profession, je tairai ce qui n’a jamais besoin d’être divulgué, regardant la discrétion comme un devoir en pareil cas.

Si je remplis ce serment sans l’enfreindre, qu’il me soit donné de jouir heureusement de la vie et de ma profession, honoré à jamais des hommes ; si je le viole et que je me parjure, puissé-je avoir un sort contraire ! »

 

 

 

ASTYPALAIA EN PASSANT

On me reparle d’Astypalée, de Maltézana. Je peine à m’en souvenir… déjà.

Le vent est parfait pour s’y rendre depuis Nisyros. Travers 16 noeuds, qui grimpent à 20 et plus en arrivant; 1 ris, trinquette, préparée la veille… mais elle n’est utile qu’ au près et je reviens au génois. PONYO file, 7 noeuds, 7 noeuds 1/2, parfois 8. De la belle navigation.

Je reconnais Maltezana en arrivant. Je m’y étais rendu par la terre.  C’est vrai qu’on n’est dérangé par personne. Des familles, quelques yachts. Mes espoirs de promenades sont vite déçus. Certes la côte est jolie, mais j’ai déjà vu le film. Je m’ennuie.

               

Alors le lendemain je vais à Astypalée, la ville, enfin, la grande baie de Livadia, de l’autre côté de la colline. La chora est toujours aussi belle. Par rapport à mon souvenir la plage s’est remplie. La baie aussi, mais rien à voir toutefois avec l’énervement d’un port. Je crois que je n’irai plus à quai désormais, hors nécessité d’approvisionnement  . Même s’il est parfois malaisé d’accoster l’annexe, entre les bouées de la zone de baignade et celle des loueurs.

Mais je .. rame . Il semble que la surprise de la découverte soit une condition sine qua non du voyage.

 

Et puis  l’ambiance bord-de-plage n’a jamais été ma tasse de thé. Le vent ici est presque toujours fort,  le nombre d’abris limité.

Je suis venu-j’ai vu- je repars! Il va falloir se secouer garçon; et commencer par rentrer sur LEROS, l’aspiration des wc ne fonctionne plus. A bord dans le meilleur des cas les choses vous laissent en paix pendant trois ans. Ou alors le bateau vous impose une vigilance proactive permanante.

Il faut pourtant trouver le moyen de ‘débrancher’, de se soustraire à ce ‘faire’ vorace et sans limite …

Surtout en solo où les études comparatives de mouillages et autres supputations météorologiques occupent déjà une place considérable. La “charge mentale”, selon le mot de Jean-Paul.

Hier une anglaise est arrivée en remorque d’un gros voilier et a mouillé non loin. Elle n’a pas réussi à démarrer non plus le hors-bord de l’annexe… Je préfère encore mes ennuis de plomberie. Moteur, guindeau, wc, frigo: les valeurs sûres de la mouscaille!

 

NISYROS A L’ABRI DU PORT

 

A l’abri des vagues et du vent de nord-ouest certainement. Des surprises, non: dans les ports il y a toujours des surprises. Aussi j’arrive bien avant le coup de vent, m’annonce en arrivant, et demande une place à l’écart de l’entrée qui est problématique.

– Comment arrivent les choses:

Deux bateaux me suivent d’assez loin mais comme d’habitude c’est le sprint imbécile. A peine je jette l’ancre en reculant vers le ponton pour lancer mes amarres à Stavros que déjà le voilier turc est entré et me colle à la poupe. L’autre, un anglais, attend tranquillement à distance. La différence entre un camping-cariste et un marin. Le voilier turc commence sa manoeuvre mais personne n’est dispo pour lui prendre les aussières. Stavros n’a que deux mains et il ne l’a peut-être pas appelé.

Bien sûr sa chaîne croise la mienne, et il ne refait pas sa manoeuvre. Je lui fais remarquer qu’on attend 40 noeuds de vent et que ce n’est pas en pleine nuit qu’il faudra rectifier. Bref, si je dois partir en urgence je suis coincé. Mais que faire? Le skipper du voilier anglais,  arrivé juste après compatit.

Les rentrées douteuses se multiplient. Je laisse le guindeau branché pour pouvoir mollir la chaîne en urgence si besoin, et je continue à réparer la roue-de-mon-vélo-increvable dans le cockpit, prêt à en jaillir à la première alerte, ce qui ne tarde pas. Au moment où un deuxième bateau turc passe devant mon étrave, gros bruit de chaîne à l’avant. Celle-ci est tellement tendue que la main-de-fer qui l’empêche de tirer sur le guindeau pendouille sur le pont. Le type gare son Océanis et je vais le voir aussitôt, persuadé que c’est son ancre qui tire sur mon mouillage.

Le voisin s’emmêle, mauvaises vibrations, le gars réagit avec désinvolture mais je ne lâche pas l’affaire jusqu’à ce qu’il vienne VOIR sur mon bateau, ce qu’il finit par faire pour se débarrasser de moi. Il m’explique qu’il est trop loin pour tendre mon mouillage et que c’est mon guindeau qui a dû déclencher la traction sur la chaîne. Après les âneries du voisin c’est une explication d’autant plus plausible que le ton a baissé.

En fait c’est la bonne. C’est le vélo, déséquilibré pour une raison quelconque, qui a percuté la commande à travers la housse de protection de la colonne de barre et  tiré sur ma chaîne jusqu’à flamber le fusible du guindeau.

-Comment les choses s’arrangent:

Je suis donc retourné voir le propriétaire de l’Océanis pour m’excuser de l’avoir mis en cause et confirmer son analyse. Lui a regretté de s’être montré peu réceptif… chaleur, manque de sommeil … Sans doute a-t-il suggéré à  son compatriote que je n’étais pas un si mauvais bougre, car nous avons pu, enfin, nous parler et nous entendre.

-En quoi cela concerne-t-il la planète?:

Parce que c’est une histoire de peur ordinaire. La peur est la petite soeur de la guerre.

Lui, arrive avec femme, enfants, petits-enfants … sa peur à lui c’est de ne pas trouver une place dans le port pour y abriter sa famille … C’est sûr, il manque un brin de savoir-vivre nautique… et de quelques connaissances de base. Il m’explique qu’il était en colère contre moi parce que je ne l’avais pas aidé à s’amarrer. Mais le système des marinas où un ou deux “marineros” sont payés pour vous prendre vos lignes et vous faciliter le boulot, désamorcent la culture d’entraide entre plaisanciers quand un nouveau arrive.

Marinas, flottes de location, électronique embarquée, l’époque…  autant d’acteurs qui banalisent le chacun-pour-soi.

De mon côté, je lui en voulais de m’avoir rajouté ce stress inutile en approche, quand tout serait tellement  plus simple si chacun facilitait la manoeuvre de l’autre. Ma peur à moi, lorsque le deuxième bateau turc arrive, c’est celle du gars qui anticipe la nième entrée foireuse d’un nième équipage d’inconscients de ce qui les entoure; raison qui m’a fait laisser mon guindeau branché.

Un port c’est une planète en tout petit. Si dans un port on n’arrive pas à se comprendre entre plaisanciers  comment y arrivera-t-on à l’échelle de la planète? : en comprenant que la plupart du temps ce sont nos peurs qui faussent notre jugement, qui nous rendent indisponibles…

Contrat rempli: entre bribes de conversations et échanges de menus cadeaux nous nous sommes fait des amis.

Y compris  Jean-Paul et Françoise sur “CLARA”… mais nous nous reverrons bientôt.

-29 juin, Festival de Nisyros, St Paul-St Pierre:

Sans eux je n’aurais fait que passer. Mais le village invite tout le monde; seules les consommations sont payantes, la nourriture, l’orchestre, l’organisation, la danse … sont gratuites. Je ne connais pas d’exemple de festival-buffet gratuit en Occitanie ou ailleurs en France. Jean-Paul a le don pour être et mettre à l’aise … mais cela n’a pas suffi à me faire rejoindre le cercle des danseurs…   🙂

– 1er juillet:

Avec Jean-Paul et Yves, nous entamons l’été à bord du bateau de Stevens, le voisin anglais. Guindeau out. Le pauvre se lance dans du bricolage lourd en plein soleil pour sortir la bête de la baille à mouillage. Contrairement à mon vélo électrique dont nous sommes venus à bout grâce à Jean-Paul, le guindeau est inamovible. Les deux autres sont pourtant d’excellents bricoleurs. Soleil, oxydation.. le milieu marin est impitoyable: il faudrait presque monter et démonter son bateau une fois par an pour en nettoyer et graisser chaque pièce.

Stevens, imperturbable conserve bonne humeur et optimisme en remontant ce matin son mouillage à la main; destination KOS, la grande île au nord. “Ô combien de leçons! combien de capitaines!…” La mer polit ses hommes autant que ses cailloux.

 

 

(“Si quelqu’un te dit: “ce n’est pas possible”; réponds-lui: “observe, et apprends”)