– Baie d’ALYKI, Paros.
Le vent souffle sans discontinuer depuis trois jours, et pour encore autant ou plus. L’accès à terre en annexe est malaisé sinon dangereux: à la rame l’issue est incertaine; donc au moteur itou: qu’il s’arrête, le flux nous entraînerait au large, la profondeur excluerait tout mouillage (mais on pourrait encore nager!). Je me demande comment font Pierre-Yves et Sylvie pour ‘Skye’, sur Dune, ceux qui ont un chien à bord …
L’intérieur de PONYO n’est pas plus vaste qu’une cellule de moine, celle d’une prison… sans la promiscuité. Je rumine le sens du voyage. Question qui ne se pose pas dans le déplacement, les manoeuvres à la voile, le déroulé du paysage; l’action. N’est-on qu’attente ou que fuite en avant? Assigné à bord je peux encore lire, écouter des podcasts, découvrir, ou apprendre; toutes choses reposant sur une envie, une aspiration; pas juste une construction de l’esprit.
Voyager idiot ce serait se faire croire, ‘externaliser’ la question, chercher dans la succession des paysages ou la consommation de rencontres interchangeables une sorte de mouvement perpétuel. La lecture peut très bien n’apporter que cela. Le plaisir?.. Le plaisir seul n’explique rien, il n’est qu’un marqueur d’autre chose. Suis-je à ma place? Et fais-je bon usage de ma liberté?
Dans “Into the wild” cette quête échoue: l’exaltation du héros devant les paysages sublimes et désolés qu’il traverse ne renvoie qu’à un égoïsme insensé. Le héros s’est trompé. Et “le bonheur ne vaut que s’il est partagé”. J’ai vu ce film il y a longtemps. Je ne sais plus de ce qui animait ce jeune homme. Je ne me souviens que de sa sincérité, son absence de filet revendiquée et courageuse!
Pépère dans mon carré, je me dis que c’était peut-être juste la Curiosité. Auto-suffisante, comme toutes les vertus; capable de vous faire traverser mers ou continents, pousser la confiance à ses limites, accepter l’inconfort, le doute, et snober jusqu’au sens même de la vie.
Oui “allons voir ce que la vie nous réserve”. Nos partitions sont certes plus ou moins universelles, mais dans un monde de huit milliards d’habitants chacune mérite d’être jouée. Chaque chemin sincère est respectable. C’est faire semblant qui n’a pas de sens; renoncer à déchiffrer la partition; préférer, par facilité, jouer un rôle écrit par d’autres. Perdre le goût de l’improvisation.
“L’ennui naquit un jour de l’uniformité.” L’ennui, justement, la curiosité, comme l’imagination, s’en nourrit.















.. et reviens au mouillage.











la commande cockpit du guindeau et descends l’ancre sous le davier. J’effectue un premier tour au moteur un oeil sur le sondeur, un oeil sur la girouette, les jumelles, le télémètre… Puis j’effectue des allers et retours sur le pont à l’avant du bateau pour observer le fond. Une fois choisi l’endroit, je réduis ma vitesse, mets le moteur au neutre, et boucle un demi-tour face au vent à un noeud environ; la vitesse doit être à peu près nulle quand l’ancre descend, mais le vent ne doit pas embarquer l’étrave.
qu’on attache plus court ou qu’on remonte à bord, mais l’idée de garder à l’arrière une annexe équipée de son moteur peut se défendre. Proscrire le noeud de cabestan (voir “Skiathos”).
Je fixe bôme, drisses et sangles pour éviter usure et bruits inutilement anxiogènes. Et fais la chasse à tout ce qui pourrait compliquer une manoeuvre imprévue ou d’urgence: pont ordonné, instruments laissés en veille, batteries des torches mises à charger, mesures de distances au télémètre notées, observation et anticipation du comportement des autres bateaux. Parfois je sors les pare-battage …











Sauf que le vent va crescendo. Il a tourné. L’étrave pointe vers la montagne, plus vers la passe: tant mieux, on sera protégé de la houle.









La carte météo prévoit encore pas mal de vent pour ce dimanche; surtout il se renforce à l’approche de Milos. Force 6, 22 noeuds, mais cela peut être plus fort. Et c’est loin, plus de 60 milles. Même si tout va bien ça fait arriver après le coucher du soleil. Que faire? Attendre le lendemain, où ce sera pétole sur la première partie du trajet. Ou être optimiste, audacieux, inconscient.. supprimez les mentions inutiles…
Au milieu du parcours 2ème ris, ça devient sportif, je jongle avec la taille de mon bout de génois, la position du chariot d’écoute. Surtout ça impose une tension physique et mentale constante et il fait froid. Pourtant je suis équipé, j’ai un bon pilote auto, un bon bateau, il n’y a pas plus de 23 noeuds de vent… 24… 25. Je pense à Vito Dumas, Slocum, Moitessier. Comment faisaient-ils? C’était des géants!. Et moi je tarde trop à réduire de nouveau.
Car la dégradation est lente, régulière, insidieuse. Je prends la barre une vingtaine de milles avant d’arriver. Et puis enfin le troisième ris dans des conditions plutôt musclées. Le vent est passé NW, presque largue, mais ça ne simplifie pas les choses. Seule la vitesse s’accroit, 7-8 noeuds dès que je sors un peu plus de génois. Il faut avancer. Je ne dirais pas que j’ai peur: je ne doute pas d’arriver derrière Milos pour me mettre à l’abri, au travers le bateau reste manoeuvrant.
Quand le soleil se couche il reste 9 milles à parcourir. Peur non. mais bouffé par l’inquiétude, tendu pour ne pas me prendre l’îlôt tribord, pour lire le paysage dans l’obscurité, le cap dans les embardées, vérifier et revérifier les fonds,

