NISYROS A L’ABRI DU PORT

 

A l’abri des vagues et du vent de nord-ouest certainement. Des surprises, non: dans les ports il y a toujours des surprises. Aussi j’arrive bien avant le coup de vent, m’annonce en arrivant, et demande une place à l’écart de l’entrée qui est problématique.

– Comment arrivent les choses:

Deux bateaux me suivent d’assez loin mais comme d’habitude c’est le sprint imbécile. A peine je jette l’ancre en reculant vers le ponton pour lancer mes amarres à Stavros que déjà le voilier turc est entré et me colle à la poupe. L’autre, un anglais, attend tranquillement à distance. La différence entre un camping-cariste et un marin. Le voilier turc commence sa manoeuvre mais personne n’est dispo pour lui prendre les aussières. Stavros n’a que deux mains et il ne l’a peut-être pas appelé.

Bien sûr sa chaîne croise la mienne, et il ne refait pas sa manoeuvre. Je lui fais remarquer qu’on attend 40 noeuds de vent et que ce n’est pas en pleine nuit qu’il faudra rectifier. Bref, si je dois partir en urgence je suis coincé. Mais que faire? Le skipper du voilier anglais,  arrivé juste après compatit.

Les rentrées douteuses se multiplient. Je laisse le guindeau branché pour pouvoir mollir la chaîne en urgence si besoin, et je continue à réparer la roue-de-mon-vélo-increvable dans le cockpit, prêt à en jaillir à la première alerte, ce qui ne tarde pas. Au moment où un deuxième bateau turc passe devant mon étrave, gros bruit de chaîne à l’avant. Celle-ci est tellement tendue que la main-de-fer qui l’empêche de tirer sur le guindeau pendouille sur le pont. Le type gare son Océanis et je vais le voir aussitôt, persuadé que c’est son ancre qui tire sur mon mouillage.

Le voisin s’emmêle, mauvaises vibrations, le gars réagit avec désinvolture mais je ne lâche pas l’affaire jusqu’à ce qu’il vienne VOIR sur mon bateau, ce qu’il finit par faire pour se débarrasser de moi. Il m’explique qu’il est trop loin pour tendre mon mouillage et que c’est mon guindeau qui a dû déclencher la traction sur la chaîne. Après les âneries du voisin c’est une explication d’autant plus plausible que le ton a baissé.

En fait c’est la bonne. C’est le vélo, déséquilibré pour une raison quelconque, qui a percuté la commande à travers la housse de protection de la colonne de barre et  tiré sur ma chaîne jusqu’à flamber le fusible du guindeau.

-Comment les choses s’arrangent:

Je suis donc retourné voir le propriétaire de l’Océanis pour m’excuser de l’avoir mis en cause et confirmer son analyse. Lui a regretté de s’être montré peu réceptif… chaleur, manque de sommeil … Sans doute a-t-il suggéré à  son compatriote que je n’étais pas un si mauvais bougre, car nous avons pu, enfin, nous parler et nous entendre.

-En quoi cela concerne-t-il la planète?:

Parce que c’est une histoire de peur ordinaire. La peur est la petite soeur de la guerre.

Lui, arrive avec femme, enfants, petits-enfants … sa peur à lui c’est de ne pas trouver une place dans le port pour y abriter sa famille … C’est sûr, il manque un brin de savoir-vivre nautique… et de quelques connaissances de base. Il m’explique qu’il était en colère contre moi parce que je ne l’avais pas aidé à s’amarrer. Mais le système des marinas où un ou deux “marineros” sont payés pour vous prendre vos lignes et vous faciliter le boulot, désamorcent la culture d’entraide entre plaisanciers quand un nouveau arrive.

Marinas, flottes de location, électronique embarquée, l’époque…  autant d’acteurs qui banalisent le chacun-pour-soi.

De mon côté, je lui en voulais de m’avoir rajouté ce stress inutile en approche, quand tout serait tellement  plus simple si chacun facilitait la manoeuvre de l’autre. Ma peur à moi, lorsque le deuxième bateau turc arrive, c’est celle du gars qui anticipe la nième entrée foireuse d’un nième équipage d’inconscients de ce qui les entoure; raison qui m’a fait laisser mon guindeau branché.

Un port c’est une planète en tout petit. Si dans un port on n’arrive pas à se comprendre entre plaisanciers  comment y arrivera-t-on à l’échelle de la planète? : en comprenant que la plupart du temps ce sont nos peurs qui faussent notre jugement, qui nous rendent indisponibles…

Contrat rempli: entre bribes de conversations et échanges de menus cadeaux nous nous sommes fait des amis.

Y compris  Jean-Paul et Françoise sur “CLARA”… mais nous nous reverrons bientôt.

-29 juin, Festival de Nisyros, St Paul-St Pierre:

Sans eux je n’aurais fait que passer. Mais le village invite tout le monde; seules les consommations sont payantes, la nourriture, l’orchestre, l’organisation, la danse … sont gratuites. Je ne connais pas d’exemple de festival-buffet gratuit en Occitanie ou ailleurs en France. Jean-Paul a le don pour être et mettre à l’aise … mais cela n’a pas suffi à me faire rejoindre le cercle des danseurs…   🙂

– 1er juillet:

Avec Jean-Paul et Yves, nous entamons l’été à bord du bateau de Stevens, le voisin anglais. Guindeau out. Le pauvre se lance dans du bricolage lourd en plein soleil pour sortir la bête de la baille à mouillage. Contrairement à mon vélo électrique dont nous sommes venus à bout grâce à Jean-Paul, le guindeau est inamovible. Les deux autres sont pourtant d’excellents bricoleurs. Soleil, oxydation.. le milieu marin est impitoyable: il faudrait presque monter et démonter son bateau une fois par an pour en nettoyer et graisser chaque pièce.

Stevens, imperturbable conserve bonne humeur et optimisme en remontant ce matin son mouillage à la main; destination KOS, la grande île au nord. “Ô combien de leçons! combien de capitaines!…” La mer polit ses hommes autant que ses cailloux.

 

 

(“Si quelqu’un te dit: “ce n’est pas possible”; réponds-lui: “observe, et apprends”)