THASOS -1

Le vent s’est calmé. Thasos est à une quarantaine de milles de Samothrace. Il y aura un peu de vent de nord-est au début, à condition  de partir tôt; puis pas grand chose, puis  plus rien, le temps de raccrocher  du sud-ouest qui devrait nous tenir jusqu’au soir. Direction Limenaria, sur la côte sud-ouest, ou un mouillage intermédiaire.

Sur l’eau ça donne: départ avec toute la toile, puis spi asymétrique, puis une heure de moteur, et de nouveau toute la toile. Après ces vents forts dans le port de Kamariotissa, que je commençais à prendre en grippe, c’est le bonheur sur l’eau, et le spi avec 9-10-11 noeuds de vent nous fait marcher à 5, 5 et demi, 6, 6,3 … bref on arrivera en avance. En avance sur quoi, d’ailleurs?…

Mouillage pas loin d’une plage avec la panoplie complète des jouets de l’été, jet-ski, bouées tractées, parachute ascentionnel… Zim-boum-boum en soirée avec un bateau façon pirate arrivant à la nuit pour un larguage de sirènes glapisseuses et de sirons braillards. Trois petits tours et puis s’en vont. Un peu de houle mais pas autant que je le craignais; et le lendemain cul-à-quai à Liménaria. Scooter…

  

Le garçon du rent-a-car( * ) me change agréablement de la tenancière de Samothrace. On parle .. religion et hellénisme, sociologie et politique. Nous partageons les mêmes sentiments quant à l’évincement  des anciens dieux par l’Eglise orthodoxe. Lui me dit rester fidèle aux anciens dieux, cas minoritaire sans être isolé. Religion non prosélyte, accordant une place égale aux déesses et aux dieux. Pour lui la Grèce est la mère de toutes les civilisations. La faible criminalité, en-dehors des villes, est plus à mettre au crédit de la famille, que de l’église.

Je lui suggère avec espièglerie de lire “Illium”, de Dan Simmons, livre totalement iconoclaste sur le sujet, et démarre le petit SYM bleu comme Hermès ses sandales ailées ou Harry Potter son Nimbus-3000!

( * ) Il s’appelle Helias; pas comme Elie, mais comme Ilios, le soleil. Je réalise qu’il n’y a pas de coincidence à ce que tous les lieux baptisés”Profitis Elias” (prophète Elie) en Grèce soient des lieux élevés et .. ensoleillés! Sacrés curés!

– La montagne :

Aussi belle qu’à Samothrace, beaucoup plus accessible. Une route fait le tour de l’île mais des traverses permettent de visiter le centre en échappant aux plages magnifiques peuplées de vacanciers, roumains ou bulgares en nombre. Le premier village s’appelle Kastros, mais il est dépourvu de château (kastro) comme de tour (pyrgos). Ambiance très minérale…

   

– Le sanctuaire et la basilique d’ Aliki :

La côte sud est très belle.  Mon panoramique de la double baie d’Aliki est hélas  immontrable.

Le site archéologique, comme le temple d’Apollon à Egine, se trouve  au bord de l’eau. . On l’a sous les yeux quand on se baigne. Malgré la quantité de voitures garées il n’y a personne.. quelques slips et deux-pièces font un bref passage armés de parasols … Aimer les cailloux c’est bien un truc de vieux! Pourtant ce site a inspiré la construction d’un temple à Apollon en 650,  d’un tombeau romain magnifique au IIème siècle, d’une basilique paléo-chrétienne, et jouxtait une carrière de marbre, le fameux marbre de Thassos,  qu’on retrouvera plus loin…

– Le temple :

Le site est magnifique mais le temple est à deviner…

– Le tombeau :

La encore l’endroit est magique. Mais le tombeau aussi.

(“L’inscription, de quinze lignes  […] est constituée de deux poèmes […] Les deux défuntes, la mère et la fille, s’expriment à la première personne; on lit:)  –  le texte est trilingue grec-anglais-français …

“Mon bon époux Katillios, m’a offert pour vénérer notre mariage ce somptueux monument conçu par lui. Mon destin m’a accordé 50 ans parmi les mortels”.

“Bien que ce sarcophage renferme mon beau corps, mon esprit s’est envolé dans les airs. Je vais parler sans détours, puisque dieu a autorisé les célibataires après leur trépas de parler aux mortels comme s’ils étaient encore vivants. Je n’ai pas pris place dans les grandes danses des vierges, car la mort de ma mère m’a perturbée. Comme j’étais très malheureuse, même mon respectueux père n’a pas pu me conduire jusqu’à la chambre nuptiale vers mon époux. Le destin m’a frappée, moi Chrysis, alors que j’étais encore célibataire, avec encore des pensées d’enfant, et m’a enlevé l’espoir de me marier. J’avais 18 ans, quand mon père bien-aimé a érigé ici une tombe séculaire en pierre pour moi sa fille”

– La basilique :

Elle remonte aux premiers temps de la chrétienté. Une promenade relie les deux sites ainsi que la carrière.

– La carrière de marbre antique :

Les photos restituent mal la brillance de la pierre et l’éclat de la mer…Quant à moi Je mangerais bien quelque chose au bord de l’eau sous les arbres; mais affronter les tavernas de la plage est carrément au-dessus de mes forces.

ALEXANDROUPOLIS AVEC LE FERRY-BOAT

Allons Voir,  par Feu Chatterton

Quoi que les gens d’ici pensent
S’il n’est pas partout la même heure
Il y a peut-être une chance
Que l’herbe soit plus verte ailleurs
Souvent tu attends la nuit
Quand plus rien ne fait mal
Et tu rêves que tu t’enfuis
À la nage, par le canal
Tu rêves d’un grand pays
D’une vie qui enivre
Comme celle que tu lis
Dans les pages des livres
Il est temps de vivre
Allons voir
Ce que la vie nous réserve
Ce que la vie nous réserve
N’ayons peur de rien
Tu meurs d’envie d’aller voir
Par toi-même, faire tes preuves
Et si c’était la mer à boire
Eh bien, que la mer t’abreuve
Le ciel sera toujours bas
À ceux qui vivent sans courage
Tu ne les écoutes pas
Quand ils disent “ce n’est pas de ton âge”
Et tu vas vers ce pays
Vers cette vie qui enivre
Comme celle que tu lis
Dans les pages des livres
Il est temps de vivre
Allons voir
Ce que la vie nous réserve
Prends-moi la main

Je m’embête un peu à Kamariotissa. Simple… authentique… rustique… certes. Mais comme disent les sites de rencontres : “à un moment il faut quand même qu’il se passe un peu quelque chose!”. Samothrace n’est pas une île dont on fait le tour en une journée de location de scooter.

Je prends un ouzo dans un café avec écran géant qui passe en boucle une video tournée dans l’île: les cascades, la montagne, les bergers qui arrivent en barques à moteur avec leur longues perches à crosses pour saisir les chèvres par le cou, aidés par des chiens rabatteurs,  au pied marin autant que terrien… Ici il faut choisir de rester une bonne semaine, et de marcher. On serait fin septembre je ferais ça.

Aujourd’hui j’ai prévu d’aller à Alexandroupolis, sur le continent. Juste pour envoyer une carte postale à une amie qui y est presque née… C’est pile d’où vient le vent, et le port ne fait pas envie. Alors je décide de prendre le ferry le mardi à 7h. Deux heures pour aller. Retour 15h. Deux heures pour revenir…

  

Une ville avec de grandes allées aérées et lumineuses où l’on trouve de tout, même des cartes postales, espèce en voie de disparition. Musée historique, musée Thrace… Alexandroupolis ne me laissera en souvenir qu’un phare, bâti en centre ville… et des regards de gens morts depuis des années, au temps du chemin de fer. Car avant la gare, le milieu du XIX ème siècle, il n’y avait rien.

    

(Alexandroupolis au temps du far-west)

Pour l’instant le charme du nord de la mer Egée échappe un peu à ma compréhension. Tourisme tchèque, bulgare, turc… Tous ces gens me paraissent bien froids. Nancy, la coiffeuse à qui je confie mon avenir capillaire, opine largement du chef. Le voyage est un échange. Prendre suppose qu’on donne en retour.

Payer et vérifier qu’on en a eu pour son argent… c’est quelque chose dans l’air du temps qui me défrise.

 

 

 

 

SAMOTHRACE

 

 

(pêche..)

– Arrivée sur Samothrace :

On “n’arrive” pas à Samothrace. On suit ceux.celles qui nous ont précédés. On a lu ce qu’ils ont écrit. On est sous influence.

La première impression est davantage celle d’une montagne que d’une île. Une montagne où l’on peine à distinguer des voies d’accès; un piémont un peu plus large au nord-ouest; une grande digue avec un port au long quai brut, largement  occupé par les pêcheurs; quelques places libres…

Le temps est calme, mais je ‘bricole’ un peu à l’accostage car les bollards  sont très espacés ou absents (bollards: sortes de grosses bites d’amarrage dissymétriques plutôt destinées aux bateaux lourds, de pêche ou de transport).

Il n’y a qu’un voilier à quai, un bateau tchèque dont l’équipage assis dans le cockpit ne se précipite pas pour venir m’enlever les amarres des mains. Les traditions se perdent. Un peu plus tard je prête la main à un voilier de location avec pas mal de monde à bord: la fille à l’avant tient une défense et une aussière que je lui prends pour la tourner au bollard et la lui repasser en double; elle me remercie du bout des lèvres, tandis que le skipper me semble vaguement agacé. ? .

Ces nouveaux plaisanciers d’Europe de l’Est seraient-ils moins latins que nos voisins d’outre-manche?

– la Chora :

Allez, louons un scooter et roulons un peu. Le tarif est le double de celui de la plupart des îles. Le scoot a quelques heures de vol. Je tombe en panne de batterie en voulant quitter la Chora. Celle-ci est très belle. Il y a beaucoup de monde. Le ‘kastro’ est assez dégradé, le point de vue plaisant.

    

(sous la grille à droite une grande citerne de 3 mètres et demi de hauteur)

Le loueur arrive avec son mécanicien sur un Piaggio qu’il me laisse (Piaggio qui semble être l’ancêtre du précédent), et je pars faire le côté nord. Plages de galets interminables, eaux peu profondes, mer étale… jusqu’à un paysage peu courant de platanes qui de loin ressemblent à nos chênes, et qui descendent presque jusqu’à la mer. C’est magnifique.

Plus loin, Therma, petit port tranquille sans doute hors saison; en été le village est envahi des mêmes ‘babos’ que chez moi dans l’Aude, dread-locks, tatoos piercing et bijoux moches: créatures de l’été attirés par les sources, les arbres et les cascades, certains par les chemins de randonnée; plutôt grecs, plutôt jeunes..  Tout le long de la côte une quantité de tentes-clic-clac sous les arbres, campings plus ou moins gérés où je ne laisserais pas mes gosses sans frémir…

(Là, ça a brûlé jusqu’à la mer)

Quant aux cascades et autres gorges de Fotia au milieu de toute cette turista, non merci … Je fais demi-tour pour aller visiter le sanctuaire des Grands Dieux, mais ça ferme à 15h30, et le scooter s’asphyxie, on verra ça demain.

– les Grands  Dieux :

‘Est-ce que tu as aimé Samothrace?’… Samothrace est une île qui ne se livre pas. Les habitants sans être hostiles sont austères. Cette terre fut une terre de mystères, de rites initiatiques, comme Eleusis. La jeune gardienne du site archéologique (je commence par le site pour être tranquille, j’irai au musée après), s’appelle Despoina (Déspina). Despoina était fille de Déméter et de Poséidon (et soeur de Perséphone engendrée par Zeus). Déesse de l’hiver, du gel, et des cultes arcadiens … L’identité de ces Grands Dieux est contreversée: Cabires pour les uns, Dioscures pour d’autres… la chose est incertaine.

Le site est vaste et beau. Les pierres au sol sont innombrables. Quelques colonnes de marbre blanc aident un peu l’imagination du visiteur. Une copie de la Victoire de Samothrace découverte sur le site par Champoiseau également.

  

   

– le musée :

Admirable; comme tous les musées grecs. On pourrait y passer des heures. L’original de la Victoire, NIKE (Nikè, et non pas Naïke.. ) est bien sûr au Louvre.

La copie est moyenne. Vous allez dire que je pinaille, mais outre que le ventre de celle du Louvre est beaucoup plus joli, l’original vieux de 2500 ans n’a PAS besoin de deux étais entre les ailes pour les soutenir, seul petit bémol, avec le fait qu’on a du mal à la prendre en photo sans avoir les voitures en-dessous sur le cliché.

 

 

 

        

– retour au port :

Pourquoi on aime les statues, la couleur de la paille, les vastes étendues, la mer dans tous ses états? Pourquoi on préfère le whisky au gin, les blondes aux brunes, les araignées aux mouches? La sagesse nous viendrait avec l’âge? … allons! Nous avons moins de force, c’est tout! La folie est dans la sagesse, mais l’inverse est aussi vrai …

  

Ce soir le port est plein, je ne cherche plus à comprendre; ça souffle un peu du sud. Trois bateaux arrivent, deux voiliers anglais et un couple de canadiens. Je vois les anglais hésiter puis partir. Robert m’aperçoit et demande s’il peut venir à couple. C’est naturel pour eux c’est naturel pour moi. Le temps de jongler avec les lignes et les défenses, et nous sommes voisins. Puis arrive un skipper turc avec un joli voilier en bois en panne moteur que nous casons en bout de quai.

 

(Northern Star, à Robert et Debbie , à couple avec Ponyo)

Le lendemain matin une place se libère à côté. Plus pratique pour eux de circuler sans souci de déranger. Et fin provisoire de blog! Je vais enfin pouvoir mettre le nez dehors!

A la taverna je demande à la serveuse: “quelle est cette chanson qui passe, qu’on entend partout?” :

"το γλέντι" (la fête)
me répond-t-elle. Je vous mets le lien Youtube plus bas; (*)
la chanson n'est pas de Ioulia Karapatàki mais de Nikos Ikonomides et Kiriaki Spanou; 
elle a été reprise par quantité d'artistes; j'ai un faible pour cette version-ci:
https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=3e-3ibIUB6E

Pour en savoir plus sur Ioulia qui chante d'autres belles chansons: 
https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=te4zzdenpAY

Et puis tant que j'y suis, voici la 'madeleine de Proust' de Jacques Lacarrière: 
'Ase me Ase'... j'adore!
https://www.youtube.com/watch?v=td1pzXE21y0
 (*) à copier-coller dans la barre de votre navigateur

 

LA REMONTEE VERS SAMOTHRACE

– Rencontre :

Port de Kardamila. Jolie rencontre que celle d’Erik et Catherine sur FREYA, battant pavillon suédois. J’ai la surprise d’être interpelé par Eric dans un français parfait: lui est suédois, sa femme est bretonne, ils vivent en Espagne depuis trente ans et ils sont ouverts aux rencontres. Plutôt l’exception que la règle..

C’est l’occasion de deux très bonnes soirées, l’une au vieux village d’en haut, à 3 km, où nous nous rendons à pieds, mangeons sous les platanes avec les locaux, et d’où nous reviendrons de nuit ..

      

(on devine à l’arrière-plan le groupe des trois musiciens)

.. et une deuxième en écoutant un trio de musiciens grecs: guitare, bouzouki, et une excellente chanteuse au répertoire de chansons populaires grecques connues, parfois reprises (et dansées) par une partie de l’assistance.

(Je me retiens de brandir mon portable comme un indélicat pour les ‘vidéaliser’. L’éternel dilemne entre la vie et la ‘conserve’…)

– Incendie :

Bruit d’avions; deux points dans le ciel; un vent qui souffle sur les braises… Une pensée pour l’Aude et pour Saint Laurent de la Cabrerisse; pour le Portugal, l’Espagne.. Partout ça flambe! C’est terrible!

 

Lorsqu’on s’éloigne vers  Lesbos un nuage bistre plane au-dessus de l’île de Chios.

 

– Lesbos :

La météo a dit vrai : le vent nous porte pendant trois heures vers Sigri, le village de la forêt pétrifiée ( * ) …. puis nous condamne au bruit du moteur.

 

{ * Remarque: pour retrouver un lieu dans le blog il suffit de cliquer sur le petit carré aux trois bandes horizontales blanches et vertes de la page d’accueil, puis la loupe, de taper le nom du lieu, et de lancer la recherche … les pages contenant le nom s’affichent ] 

 

– Efstratios :

Paradoxe: pour traverser la “mer orange  sur la carte de l’application météo  Windy ” il faut attendre qu’elle soit moins large donc que le vent ait faibli. Mais pour avancer il nous faut du vent. Or celui-ci a tendance à passer de tout à rien après chaque épisode de Nord.

D’après la météo c’est demain qu’il faut partir. Après ça forcit.

Pourquoi je stresse alors? Parce que la météo peut se tromper, quoiqu’elle soit globalement fiable, et que la nappe de 30 noeuds prévue demain peut rentrer en soirée plus tôt que prévu.

Evstrathios est loin. J’atermoie;  je prépare le bateau au temps qu’on va rencontrer, trinquette et 1 ris .. ce n’est pas celui du moment… On part un peu tard, un peu sous-toilés, sans trop de marge. Il est certes toujours possible de revenir à Kardamila pour y attendre une autre fenêtre … Mais  Evstrathios est toujours un “pari”: il n’y a que 3-4 places dans le port, et un seul mouillage digne de ce nom au sud, à l’opposé, pour 1 ou 2 bateaux pas plus … Quant à mouiller à côté du port avec la houle prévue, on ne le fait que par nécessité  ou masochisme… Alors? …

 

Alors on y va. Si j’avais la responsabilité d’un équipier je rentrerais. C’est dans ces moments-là  que les moins compétents ramènent leur science, aiguillonnés par les hésitations du capitaine aux prises avec des impératifs probabilistes et contradictoires. On raisonne, on raisonne… et c’est l’intuition qui décide…

… en silence.

  

Le vent est au rendez-vous, maintenant PONYO semble voler sur l’eau: 7 noeuds, 7-1/2, 8 noeuds, 8-1/2… on dirait qu’il le sent. La mer reste très manoeuvrable. Le dernier quart du parcours est un peu tendu. 23 noeuds, j’hésite à réduire, on a encore besoin d’avancer. 24, 25, mais davantage en ressenti…

Irrationnel, peut-être… ? Je n’en sais rien. L’anémomètre reste stable. Mais je prends un deuxième ris. Il est 17h30. Le renforcement est prévu à 20h… Quelque chose me dit qu’on n’en est pas loin. A 19h c’est du 30 qu’on a, au sud-est d’Evstrathios. Pas question de remonter au moteur face à la mer. Pourvu qu’il y ait de la place dans l’anse… Jumelles…

Elle est vide!  Quel bonheur! On ne peut comparer cette joie  qu’à celle qu’on éprouve quand un ami vous tend la main, qu’un amour vous ouvre les bras… Cette toute petite baie vaut son pesant de statues grecques! Je m’arrange pour laisser une place disponible, sait-on jamais…

L’ancre et le soleil plongent dans la mer. Et la faim me tombe dessus.

 

– Efstratios :

Ce mouillage est parfait. Bonne protection du vent qui souffle fort maintenant. Pas de houle; pas de réseau non plus; ni météo. L’idéal aurait été de réaliser quelques captures d’écran avant d’ancrer. Je dois me fier à mes souvenirs. Au matin nous remontons vers le port en longeant la côte ouest. Une atmosphère trop  connue nous y a précédés. L’air est sepia sans Photoshop.

(voyage en Terre du Milieu … la porte du Mordor…)

Tout est calme et désert à Efstratios-port: je m’attache par erreur au quai des ferries, mais je ne reste que le temps de manger à la taverna. de Maria, qui n’est pas là.  Il y a bien eu un feu la veille.  La ‘ville’ n’a pas changé mais il y a davantage de tavernes ouvertes,; des parasols sur une plage dont je ne me souviens plus; des touristes, grecs pour l’essentiel. Et nous repartons pour Lemnos pour gagner vers le nord tant que le vent est faible. Moteur…

 

– Lemnos :

Je visais Moudros, Mais il est tard quand nous arrivons à Parthenomitos à l’entrée du grand golfe. Le coucher de soleil y est grandiose.

   

Sur les photos il manque les chants des oiseaux, la douceur de l’air, quelques cris d’enfants, et cette impression intraduisible que l’air s’élève, s’élargit, et que tout est soudain parfait, des premières étoiles aux feux de mouillage qui s’invitent chez elles.

– Moudros :

Un port languissant dans un paysage horizontal, où le temps s’arrête mais assez peu les voiliers, un couple de pêcheurs venu installer deux sièges devant le soleil couchant à 6 mètres du cockpit… mais ils ne bavardent pas, et j’ai eu ma foi mon comptant de couchers de soleil cette dernière semaine!

 

 

 

 

 

 

DEUXIEME SEJOUR A CHIOS

La remontée vers Kardamila, au nord de CHIOS, n’est pas aussi plaisante que la traversée depuis Icaria: vent faible, vent contraire, moteur…  Ali doit quitter Lesbos le 10 ou le onze pour le sud de la Turquie. Mais il a beau ne pas être si loin, la perspective après avoir traversé de rester bloqué pendant une semaine à Scala-Loutron (sans peut-être pouvoir ni débarquer, ni rejoindre Mytilène), ne m’enthousiasme guère. Qui plus est on est en août et le quai est plein.

Plus de dix jours à Xirocampos,  six à Fournoi… le régime des vents reste résolument nord.  Force 7 localement 8: nous ne sommes pas près de quitter Kardamila.

    

(au centre ‘Spartoventi’, le bateau de Bruno, un copain retrouvé ici; à droite mini-camion-citerne typique des îles)

Légère accalmie le dimanche; je me prépare à partir… mais on m’en dissuade fortement: les ferries sont arrêtés à cause du vent, le monsieur du bateau à moteur voisin parle de vagues de 3 mètres… je renonce. Le problème c’est que si l’on écoute tout le monde et qu’on consulte Windy en mode ‘rafales’ on ne part jamais! Enfin, là, il faut peut-être écouter (la suite me prouvera que non). C’est Ali qui viendra me rejoindre ici au portant.

En attendant je loue un scooter à la capitale, tarif réduit pour cinq jours… Nous revoici sur les routes de Chios…  Toujours aussi belle dans sa lumière dorée. Contrairement aux îles plus petites, impossible de s’en lasser.

(Au-dessus de  Kato-Kardamila -d’en bas- il y a Ano-Kardamila -d’en haut- adossé à cette belle montagne)

 

 

Je repasse par le pittoresque village de PITYOS, mais cette fois ma guide Elephteria si  charmante n’est pas dans sa tour, fermée à la visite pour cause d’alerte météo. C’est vraiment un village perdu. Mais habité et très dynamique: jolies fresques dispersées dans le village, ‘points QR-code’ avec des liens renvoyant vers des informations historiques, des vidéos, des chants traditionnels … places ombragées…

   

 

L’an dernier j’avais sillonné l’île en tous sens. Cette année je m’attarde, découvre de nouveau lieux, comme ce monastère en ruine dont j’ai oublié le nom; ou cette belle plage totalement déserte de Kampi; ou encore la route ravissante qui rejoint les deux boucles routières du nord (décrites dans l’article “la belle Chios”).

– Le petit monastère sans nom :

Seule l’église est restaurée. les murs proches sécurisés par des étais. En arrivant là on se croirait dans un western tourné au mexique, avec le campezino en poncho, le ‘padre’ sur le perron de l’église et le buisson chassé par le vent…

     

– La baie déserte de Kampi :

On quitte la route principale par une petite route qui figure sur la “carte” du loueur mais qui se manque facilement, et on plonge vers la mer tout en bas, en espérant qu’elle mène quelque part. Vu la fréquentation on espère aussi ne pas crever là…

 

(Ah que c’est beau la mer ..)

  

– Courtes retrouvailles avec Ali :

(où l’on comprend que le temps ne fait rien à l’affaire)

Le petit catamaran  d’Ali arrive lundi. Il a rencontré des vents de sud et une houle d’ouest! La météo s’est plantée en beauté. Nous sommes ravis de nous revoir. Ais-je dit qu’il l’avait construit lui-même sur plans?

TAKA ne mesure que 8,90m mais il y a bien plus de place pour circuler ou se poser que sur PONYO, Sans lest il est aussi deux fois moins lourd. Seule la remontée au vent n’est pas très bonne … mais au port c’est l’idéal. Et la soirée est simple et bonne.

(Promis! la prochaine fois on s’applique pour les photos!)

 

 

 

Hélas…

Impossible de ne pas y penser sur mon petit scooter en voyant tout ce vert, de Kampi à Fita, Kipouries, Sidirountas, Afrodisia, Keramos… Tant de vert dans ce vent chaud… Tout a brûlé le long de cette si belle route, comme dans les Corbières, comme au Portugal! Des paysages photographiés dans cet article il ne reste peut-être rien.

 

 

 

CAP SUR CHIOS

(le gréement ‘Gillette’ à trois lames: grand-voile, génois ET trinquette!)

Obéissant à la météo le vent a suffisamment faibli pour partir. Il pourrait même en manquer pour arriver jusqu’à CHIOS demain. Alors on va s’avancer un peu jusqu’à ICARIA qui n’est pas loin. On part avec ris et trinquette pour Kyrikos, où il semble rester quelques places à quai mais je voudrais être libre de mes mouvements. Je mouille juste en dehors, saute dans l’annexe, et vais manger en ville non sans avoir salué Vangelis au port, toujours aussi chaleureux et serviable.

Puis on repart pour les plages sous le vent d’Icaria au nord-est, vent dans le nez et soir qui tombe. L’ancre fait un bruit bizarre en crochant à EXO PHAROS, un bruit que je reconnais: on est mouillé dans des rochers! Non loin de quelques autres bateaux qui ne sont pas sur ancre … mais sur bouée! Bon, il y a pas mal de vent, je ne mets pas trop de chaîne pour ne pas qu’elle se coince, comptant sur l’élasticité du bout de la main de fer.

Je stresse une nuit pour rien, le lendemain le mouillage remonte tout seul.

Long bord jusqu’à CHIOS, et régal à la voile. Je lâche les ris l’un après l’autre en gardant la trinquette qui aide Ponyo à garder son près. L’anémomètre m’indique  un angle au vent de 35°; je n’en crois pas mes yeux!

Puis arrivée à la plage de Komi. Plus loin les abris sont rares, surtout depuis que la petite marina semi-abandonnée au nord de Chios a été rachetée par un investisseur. Quant au port de Chios, il est toujours grand, houleux et désagréable…

Sur la plage de Komi les familles se baignent, réservent au restaurant des tablées de dix ou douze; certains sont français, les gens sont patients, les serveurs un peu débordés restent zen: “Papa je peux manger un morceau de pain en attendant?” . On se sent quand même un peu… ‘différent.  Allons … ne suis-je pas en vacances longue durée 🙂

 

Le lendemain le vent est faible, changeant, globalement contraire… Pain noir (mavro) après pain blanc (aspro). La vie, quoi…

DE LEROS A LIPSOI, DE LIPSOI A FOURNOI

– LEROS -XIROCAMPOS :

On est resté 11 jours ici! … C’est qu’on prendrait vite ses petites habitudes! Des gens partent, d’autres arrivent.. le mouillage sur bouée est sans souci, sauf le rayon d’évitage plus court qu’à l’ancre, ce qui n’est pas toujours compris par les voiliers de passage. Raison pour laquelle je m’empresse de ‘mettre à sécher’ quelques pare-battage sur le franc-bord de PONYO… simple mesure de précaution.

Annexe, “piscine”, douche sur la plage, taverna chez Aloni, eau douce près du stade… Il y a bien de l’eau à quai à Lakki, mais elle n’est pas potable. Alors j’improvise un harnais  de sangles autour d’un jerrican de20l (sur le dos ça ne pèse rien) et entreprends plusieurs voyages  jusqu’au  distributeur avant de partir. Curieusement à la “capitale” on ne peut pas non plus poster de lettres,  il faut aller à Agia Marina,  au nord-est de Léros. “Eh bien? … allons-y, mon ami, allons!”…

– LEROS AGIA-MARINA :  Ste Marine… 🙂

   

Je re-découvre Agia Marina, depuis la côte cette fois, et c’est plutôt une bonne surprise; joli village, vivant et tranquille, où il y a tout: une poste, une bonne boulangerie, un excellent glacier, un restaurant sur l’eau (mais allez donc réserver en saison une table pour ‘un’! J’y accoste en annexe .. “Réservations seulement par internet!”…  C’est full, bien sûr, je suis éconduit comme un vulgaire matelot! Il est vrai que manger a toujours été une activité d’importance dans la Marine.

Dans la plaisance aussi: classe d’âge, classe sociale… on oubliera des tas de choses avant celle-là! … Et puis on est en pleine saison.

De très gros yachts arrivent le soir; mais le côté bling-bling n’est ici pas trop insupportable et il en faut pour tous les goûts. D’ailleurs il n’y a qu’en France que le propriétaire d’un yacht de 40m passe pour un riche, et les pita-souvlakia d’en face sont délicieux, le super-marché bien achalandé… Hum..  il est temps d’y aller! J’ai posté ma lettre. Un vent de sud inespéré  de 12 noeuds nous accompagne les 3/4 du trajet jusqu’à  Lipsoi (Lipsi) où nous arrivons en fin d’après-midi. C’est encore une bonne pioche.

– LIPSOI :

   

De Lipsoi je ne connais que la baie sud, de Kouloura; j’ai un peu tendance à confondre Lipsoi et Fournoi plus au nord. Entre les deux, Harki, dont on dit le plus grand bien mais que je vais snober: bouées privées, peu de places, summer-sailors déjà installés à  midi pour être sûrs d’avoir une place la nuit, pas de mouillages bien convainquants …

Lipsoi n’échappe pas à la saturation. Le quai principal est rempli de bateaux loués aussi mobiles que des arapèdes  MAIS c’est la seule concession à l’été. Le reste du village est simple et “nature”, plutôt très sympathique. J’y aurais  volontiers passé quelques jours mais il faut profiter des vents d’ouest – sud-ouest pour gagner en lattitude tant que c’est faisable. L’idée étant de revoir Psara, Syros,.. mon copain  Ali peut-être; en tout cas rejoindre un coin où je puisse naviguer tranquille en septembre-octobre avec des amis sans être bloqué par le meltem.

– FOURNOI :

             (pêcheur de la baie de Kampi: les haricots-verts arrivent en premier, froids et non assaisonnés; puis les “german fishes” pêchés par l’homme à la barque,  à la fois très cuits et .. euh.. ‘al dente’.. Seul un petit bateau peut embouquer la passe. C’est là qu’on va se mettre à l’abri du nord-ouest avec PONYO).

 

“Va à Fourni, va à Fourni!”. Je ne connaissais que l’extérieur du quai de la ville et son affreux clapot; son congrès de “docteurs” qui monopolisait toute les places.  Là, pas de docteurs, mais pas de place non plus. Deux ports, seulement deux bateaux à voile à quai. Le reste c’est des pêcheurs. AUCUNE concession à l’été!

Fournoi est l’île la moins touristique que j’aie rencontrée en Grèce. Ici on semble d’abord vouloir rester comme on est  … ce n’est pas pour me déplaire. D’autant que pour attendre le vent fort de NO annonçé j’ai  déjà mouillé à Kampi (juste à côté de la baie où en mai des pêcheurs m’avaient aidé à m’amarrer; mais mon ancre ne tenait pas et j’avais dû partir)… La baie où se balance maintenant PONYO, était alors occupée par un gros yacht à moteur. A côté il y a même une taverna de plage ouverte pour la saison. Pas fameuse mais accueillante.

Fournoi-ville est un peu loin à pied, quoique pas tant que ça. Le lendemain j’y retourne en annexe un peu tard, le loueur de scooters est fermé; de toute façon j’ai oublié mon permis à bord. Tant pis je pars à pied en plein cagnard sans passer par la case repas, avec quand même une bouteille d’eau.  Les dieux me gratifient d’un salutaire filet d’air.

SUR LES HAUTEURS :

 

Le ciel est haut, la côte découpée… je  marche en bord de route, obnubilé par la mer, par la côte, les îles voisines, Icaria, Samos… La vue est de plus en plus belle au fur et à mesure qu’on s’élève, kilomètre après kilomètre. En fait ce qu’on aperçoit en haut ce ne sont pas des villages isolés, mais des ‘agias’, des chapelles blanches proprettes, dont celle d’agia marina. De chacune on aperçoit la suivante. Dans l’enclos de la dernère une mamie fait la sieste sous un arbre sur un matelas de mousse. Pour redescendre au port impossible de ‘couper ni de faire une boucle. la dame me trouve bien courageux ‘O Ilios, o Ilios!…’ Le soleil! Aucun grec doué de raison ne circulerait sous ‘le soleil’  à l’heure de la sieste. Mais quelle paix!

    

(la chapelle d’agia marina; la clef est sur la porte; “éteindre les cierges en partant pour ne pas risquer d’incendie”).

J’arrive en bas à 18h, rincé. La bouteille d’eau est à moitié vide. Je ‘descends’ 1l de bière à la première taverne qui passe, et puis encore 1/2 litre d’eau. Les  pieds en compote. Ravi. Les beignets de  courgettes sont un délice, le boeuf hâché… mais comment peut-on servir un truc aussi mauvais??

Il ne reste plus qu’à rajouter 10m de chaîne et attendre le coup de vent en rentrant tout ce qui dépasse! C’est ce qu’à dû conclure ma passagère clandestine, une authentique ‘cigale de mer’; j’avais un peu peur qu’elle rentre et me serve de réveil-matin.

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Ps: Il paraît que des touristes auraient demandé au maire de Beausset en Provence si l’on ne pouvait pas mettre de l’insecticide sur les cigales pour les empêcher de chanter… “ils n’ont qu’à aller en Su-ède” a répondu du tac au tac un autochtone… Entre le citadin et la nature ce n’est plus un fossé, c’est devenu un océan!

JE SAIS NAGER !

  

– ENFIN! :

Des années que je me dis: “m’enfin comment font-ils?”. Hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux, gros ou maigres, rapides ou lents, avec ou sans style… ils te passent à côté comme des palmipèdes dans un film d’animation, indifférents, dans leur monde aquatique; écoeurants!

Tandis qu’ils s’éloignent à un train de sénateur, pour la nième fois je crawle 25 mètres et je suis épuisé, asphyxié, noyé!  je me dis que nager ça s’apprend petit, et sinon qu’après c’est foutu! D’autant que la plupart des gens qui savent nager, je veux dire qui nagent comme ils respirent, ne peuvent pas t’aider, incapables qu’ils sont de se remémorer des difficultés que si ça se trouve ils n’ont jamais rencontrées.

Alors le but de cet article n’est pas de fanfaronner; natation, cyclisme, deux disciplines où, n’en déplaise aux virilistes, les champions les plus incroyables ne donnent pas l’impression d’avoir passé leur vie à remuer de la fonte! Mais d’écrire ce que j’aurais aimé lire pour être un peu guidé: ce qui a marché pour moi.

    

– LE CRAWL POUR LES NULS :

Sans prof (sans coach!), on ‘va sur internet’. On tombe sur des tas de conseils utiles à ceux qui savent déjà nager: allonger le bras, engager l’épaule, garder la tête collée à l’aisselle, utiliser le roulis… Autant d’avis qui donnent un cadre inspirant mais pas une direction de travail, un axe de progression.

Voilà donc ce qui a fonctionné dans mon cas, par tâtonnements; ce qui fait qu’à partir de maintenant progresser ne sera plus qu’une question d’entraînement, d’envie et de patience.

1- la confiance : si certains y arrivent pourquoi pas moi? L’âge? …  Je ne crois pas qu’on puisse descendre à 25m en apnée après 60 ans si l’on n’a jamais plongé dans son enfance, et si l’on n’est pas doué pour ça. Ni se mettre à  performer en cyclisme, en course ou en natation sauf exceptions… il y a toujours des exceptions!

Les jambes, le souffle, la “caisse” se fabriquent dans le premier quart de la vie.

Cela dit quand le but n’est n’est plus la performance, on peut gagner en lberté. Contrairement à un sport comme le tennis, par exemple, en natation on n’a que soi à gérer, un modèle plutôt stable et répétitif à comprendre, à son rythme. Reste à le trouver, ce rythme,

2-la mer :  être à côté de la mer, dans une eau à 26 °C,  salée, qui porte davantage, sans se cogner à ses voisins de piscine, avec une douche sur la plage… ça aide.

      

3- diviser pour régner : respiration, coordination, “assiette”, équilibre dans les 4 dimensions, comme au tennis difficile de gérer tout à la fois, chaque paramètre influençant tous les autres; il faut isoler les problèmes pour se concentrer sur un nombre limité de facteurs.

Commençons par mettre de côté  le fait de devoir respirer et voir sous l’eau. On verra ça plus tard. Pour le moment on se familiarise avec palmes, masque et tuba. C’est ludique, rassurant. On souffle et on  inspire par la bouche (que la bouche) dans le tuba sans se préoccuper de l’eau . On a tout le temps de coordonner les bras  les jambes et la respiration.

4- éliminer l’obstacle du matériel : ça vous fera un souci en moins. Choisir un masque de plongée en verre  qui ne fuit pas, qui ‘tient’ contre le visage quand on inspire avec le nez, un tuba avec lequel on est à l’aise (pour moi un masque Scubapro au Vieux Campeur, à l’intérieur brûlé à l’allume-gaz pour limiter la buée, et plus tard des lunettes de piscine réglables, étanches – plusieurs tailles de barrette de nez possibles –  achetées chez Décathlon).

Penser que ces outils sont des béquilles provisoires, à supprimer assez vite, car elles donnent de mauvaises habitudes. Avec un tuba on peut respirer le visage tourné vers le bas. Avec la bouche pas question, elle ne peut pas être sous l’eau.

On peut alors consacrer quelques séances à respirer alternativement à gauche et à droite: sur 4 temps: un temps j’aspire à gauche, deux temps dans l’eau, un temps j’aspire à droite. Une autre fois on ajoutera un battement de pied par temps, ou deux; là aussi on a tout loisir d’affiner plus tard. L’important c’est de trouver un rythme régulier, un début d’automatisme, et de se sentir à l’aise.

Cela peut prendre du temps. Quand on est en panique, se reposer et ralentir, se laisser nager, ou travailler autre chose: chercher comment et quand souffler. Pour moi c’était sous l’eau, sur le troisième temps (*). J’avais trouvé un rythme.

(Mais dans ma dernière ‘auto-leçon’ sans palmes ni masque, juste les lunettes de piscine, j’ai trouvé que le mieux était de souffler-aspirer hors de l’eau en un seul temps (*), comme quoi…)

5-une fois qu’on a acquis une sorte de coordination de base : on peut débrancher un peu la cervelle et fixer une certaine distance à parcourir selon la forme du moment. Comme pour la course à pieds il faut un minimum faire tourner la machine. Contrairement à une machine il y a des jours ‘avec’ et des jours ‘sans’. Dans les jours ‘sans’ ne pas insister, on reculerait. Dans les jours ‘avec’ explorer, chercher, tester…  Si l’on nage longtemps l’usage d’un ‘shorty’, combinaison d’été légère, recule le moment où l’on aura froid.

6-tomber le masque : et puis à un moment  il faut quitter ce qu’on vient à peine d’apprivoiser: le tuba, le masque. Passer aux lunettes. Se retrouver avec le nez tout nu dans l’eau! J’ai essayé plusieurs fois. Plusieurs fois je suis revenu au masque et au tuba. J’ai abandonné les palmes, troquées contre des ‘Crocs’ qui tiennent au pieds, aident à marcher sur le fond de l’eau, et ont un petit effet-palme léger. J’ai repris mes “longueurs” en essayant de sortir la tête de chaque côté, un peu gêné par le tuba. Manque totale de souplesse dans les épaules; “ce n’est pas pour toi” me disais-je.  C’était faux. Mais je m’asphyxiais toujours.

7-continuer à essayer de comprendre : tout effort, toute fatigue, consomme de l’oxygène, ou fabrique du gaz carbonique; peut-être bien les deux. Quand on a davantage besoin d’oxygène il vaut mieux passer en mode ‘2 temps’: un je repire, deux je souffle; on respire toujours du même côté. Alors on alterne. Comme en bateau il y a un côté qui va mieux que l’autre. Pour ‘explorer’, pour expérimenter, autant choisir le côté où l’on est le plus à l’aise.

8-cesser de lutter contre l’eau : parmi les sensations qui annoncent qu’on est sur la bonne voie l’une est quand on cesse de vouloir lutter contre l’eau, contre la peur de ne pas pouvoir respirer,  en faisant des tas d’effort. L’effort à ce stade est contre-productif. Cette sensation revient de plus en plus souvent, par flashes. C’est une pelote de fil à dérouler. Il vaut mieux se reposer souvent; on retrouve cette capacité de relâchement dans les premiers mouvements ; elle s’estompe au bout de quelques mètres quand on s’est désuni, qu’on n’a pas pu maintenir le relâchement  et qu’on est passé en mode “effort/fatigue”. On est éduqués à faire; pas à écouter.  A ce stade il nous revient des bribes lues ici ou là: utiliser le roulis pour respirer, garder le contact avec l’eau tout le long de la rotation du bras pour avoir un appui quand on  tourne la tête, synchroniser le bras qui allonge depuis l’épaule et celui qui appuie sur l’eau vers l’arrière. Le puzzle se garnit!

Là encore il faut du temps, s’habituer à l’eau qui ruisselle quand on souffle avant d’aspirer. On peut essayer de tourner la tête plus longtemps vers le ciel pour avoir plus de temps pour souffler-expirer, ou au contraire inspirer-souffler plus vers l’avant façon Tarzan, mais on sent qu’il est entrain de se passer quelque chose. Ne pas lâcher ce fil. Chercher le geste de moindre effort, qui est quelque part de devenir soluble, de ‘devenir’ l’eau. C’est un étonnant changement de dimension. Vous êtes sur la bonne voie.

9-le déclic : difficile de savoir ce qui a été déterminant, comme lorsqu’on est enfant et que le “grand” qui vous tenait le vélo vous lâche, et que vous faites vos premiers dix mètres sans vous tenir à rien; ou à cheval quand vous cessez de vous cramponner aux rênes, trouvant votre propre équilibre. Pour moi je pense que ça a été de ne plus souffler dans l’eau mais de souffler-et-aspirer l’air avec la bouche dans un seul temps hors de l’eau (*). Aussi d’être passé en mode ‘2 temps’. Au début ça a résisté. J’allais m’asphyxier. Mais il se passait un truc, j’étais tout près de trouver. J’ai stoppé; j’ai relâché, recommencé, re-stoppé, puis changé de côté; puis basculé en mode quatre temps, il se passait la même chose: mon assiette dans l’eau avait  imperceptiblement changé, j’étais devenu cohérent:

10-je nageais !

Etre adulte et ressentir la même émotion de triomphe qu’un minot de six ans! Je me souviens de la première fois où mon vélo rouge a roulé tout droit, où mon cheval, où mon delta… et même de cette première fois où j’ai cessé de me cramponner au rebord de la piscine il y a près de 60 ans. Aujourd’hui 22 juillet 2025 j’ai émergé du grand bain. Il ne reste plus qu’à travailler. Mais ça je dirais, c’est tout bête.

Puisse ce petit récit presque à chaud être utile à quelqu’un à la poursuite du même diamant vert! La vie, si on la laisse faire, nous surprend à tout âge. Mais elle a son petit caractère…

Epilogue: de Lesbos – Mytilini,  à Léros – Xirokampos,  il m’a fallu un an.  En croisière, dès le 1er mille au large un gilet gonflable  est beaucoup plus utile. Un mille en crawl c’est très long, et en mer ce n’est rien Mais savoir nager c’est comme savoir marcher: Guillaumet a traversé la Cordillère des Andes avec ce qu’il lui restait: ses pieds. Une bête ne l’aurait pas fait. Lui si.

(*)   Rq:  Françoise, qui nage bien et depuis longtemps n’est pas de cet avis: “je souffle lentement à fond pendant tout le temps que j’ai la tête sous l’eau […] l’expiration doit chasser la totalité de l’air vicié. Tu vas ainsi ralentir tes gestes, profite de l’expiration pour glisser et bien ramener tes bras avec les mains en cuillère comme des rames pour te propulser.   Il ne me reste plus qu’à mettre ses conseils en pratique! 🙂

LEROS-XIROKAMPOS

Nous quittons Kos sur la foi du bulletin météo. Windy prévoit que le vent va tourner ouest en mollissant. Il devrait être possible de laisser Kalymnos sur tribord et d’arriver jusqu’au sud de Léros, soit plus de 40 milles au près, 8 heures au moins, si le vent ne nous revient pas nord en plein dans le nez.

Un ris, rapidement deux, la trinquette pour un meilleur cap, et un pari gagné; en cas d’échec on avait droit à quelques heures supplémentaires. Et bonne nouvelle en arrivant j’apprends que Jean-Paul et Françoise sont à Xirocampos depus quinze jours et qu’une place sur bouée est libre à côté d’eux. Jean-Paul m’y attend avec l’annexe et m’y amarre… ça fait du bien de revoir les normands!

 

 

Leur catamaran est d’un espace et d’un confort incroyable. Le coût et l’entretien sont certes en proportion mais leur vie à bord de CLARA et la mienne sur PONYO où les endroits pour se poser sont rares sont différentes. La vie en équipe aussi.  Il y a toujours mieux ou moins bien. Mais  nous parlons la même langue. J’aurais aimé faire un ‘reportage’ sur leur bateau. Mais je n’ai que ces quelques photos très mauvaises de CLARA!

-AU REVOIR CLARA :

       

Ils s’en vont pour d’autres horizons. Non sans me donner une idée de balade sur les hauts de Xirokampos. Il n’est pas impossible, mais pas certain, que je l’aurais faite sans eux: une piste d’accès austère (“tu prends toujours à gauche!”) en plein  soleil, des paysages secs (xeros) et cette découverte d’un casernement peint en pleine pampa, aux sommiers réemployés dans les clôtures d’un élevage de chèvres, mais dont j’ai oublié l’origine et la fonction …

-UN CASERNEMENT SUR LES HAUTEURS :

          

L’ART DE LA GUERRE :

Des soldats qui s’ennuient, qui rêvent de femmes, un artiste qui copie du Brueghuel l’Ancien (repas de noces et danse payasane), un autre plus porté sur la caricature… Avant de voyager en voilier les hommes voyagent dans leur tête. Quelle surprise que ces fresques ici!

 

 

 

INTERMEDE POETIQUE

La poésie est importante. Les poètes non. Non et oui… “Frères humains qui après nous vivez…” ce n’est pas Villon, l’essentiel. Mais sans Villon…

Combien de prisonniers russes, espagnols, iraniens… ont tenu le coup en se récitant ou en partageant les poèmes qu’ils connaissaient par coeur. Ainsi devrions-nous pouvoir nous en remémorer quelques uns. Les apprendre dans les périodes de calme pour les retrouver plus tard quand la lumière reprend souffle derrière les nuages.

Ceci est un blog de voyage. Ce n’est pas le lieu. Mais la poésie s’en fiche. La poésie est liberté. Merci à mon frère, à Christophe, et à Chat-gpt d’avoir recherché pour moi ce poème de Claude ROY que j’aime beaucoup mais dont j’ignorais le titre, et auquel je pense souvent en promenant mes pieds sur le paysage.

 

 

MOUVEMENT (Claude ROY)

 

Ce cheval qui tourna la tête
Vit ce que nul n’a jamais vu
Puis il continua de paître
A l’ombre des eucalyptus.

 

Ce n’était ni homme ni arbre
Ce n’était pas une jument
Ni même un souvenir de vent
Qui s’exerçait sur du feuillage.

 

C’était ce qu’un autre cheval,
Vingt mille siècles avant lui,
Ayant soudain tourné la tête
Aperçut à cette heure-ci.

 

Et ce que nul ne reverra,
Homme, cheval, poisson, insecte,
Jusqu’à ce que le sol ne soit
Que le reste d’une statue
Sans bras, sans jambes et sans tête.