– ENFIN! :
Des années que je me dis: “m’enfin comment font-ils?”. Hommes, femmes, enfants, jeunes et vieux, gros ou maigres, rapides ou lents, avec ou sans style… ils te passent à côté comme des palmipèdes dans un film d’animation, indifférents, dans leur monde aquatique; écoeurants!
Tandis qu’ils s’éloignent à un train de sénateur, pour la nième fois je crawle 25 mètres et je suis épuisé, asphyxié, noyé! je me dis que nager ça s’apprend petit, et sinon qu’après c’est foutu! D’autant que la plupart des gens qui savent nager, je veux dire qui nagent comme ils respirent, ne peuvent pas t’aider, incapables qu’ils sont de se remémorer des difficultés que si ça se trouve ils n’ont jamais rencontrées.
Alors le but de cet article n’est pas de fanfaronner; natation, cyclisme, deux disciplines où, n’en déplaise aux virilistes, les champions les plus incroyables ne donnent pas l’impression d’avoir passé leur vie à remuer de la fonte! Mais d’écrire ce que j’aurais aimé lire pour être un peu guidé: ce qui a marché pour moi.
– LE CRAWL POUR LES NULS :
Sans prof (sans coach!), on ‘va sur internet’. On tombe sur des tas de conseils utiles à ceux qui savent déjà nager: allonger le bras, engager l’épaule, garder la tête collée à l’aisselle, utiliser le roulis… Autant d’avis qui donnent un cadre inspirant mais pas une direction de travail, un axe de progression.
Voilà donc ce qui a fonctionné dans mon cas, par tâtonnements; ce qui fait qu’à partir de maintenant progresser ne sera plus qu’une question d’entraînement, d’envie et de patience.
1- la confiance : si certains y arrivent pourquoi pas moi? L’âge? … Je ne crois pas qu’on puisse descendre à 25m en apnée après 60 ans si l’on n’a jamais plongé dans son enfance, et si l’on n’est pas doué pour ça. Ni se mettre à performer en cyclisme, en course ou en natation sauf exceptions… il y a toujours des exceptions!
Les jambes, le souffle, la “caisse” se fabriquent dans le premier quart de la vie.
Cela dit quand le but n’est n’est plus la performance, on peut gagner en lberté. Contrairement à un sport comme le tennis, par exemple, en natation on n’a que soi à gérer, un modèle plutôt stable et répétitif à comprendre, à son rythme. Reste à le trouver, ce rythme,
2-la mer : être à côté de la mer, dans une eau à 26 °C, salée, qui porte davantage, sans se cogner à ses voisins de piscine, avec une douche sur la plage… ça aide.

3- diviser pour régner : respiration, coordination, “assiette”, équilibre dans les 4 dimensions, comme au tennis difficile de gérer tout à la fois, chaque paramètre influençant tous les autres; il faut isoler les problèmes pour se concentrer sur un nombre limité de facteurs.
Commençons par mettre de côté le fait de devoir respirer et voir sous l’eau. On verra ça plus tard. Pour le moment on se familiarise avec palmes, masque et tuba. C’est ludique, rassurant. On souffle et on inspire par la bouche (que la bouche) dans le tuba sans se préoccuper de l’eau . On a tout le temps de coordonner les bras les jambes et la respiration.
4- éliminer l’obstacle du matériel : ça vous fera un souci en moins. Choisir un masque de plongée en verre qui ne fuit pas, qui ‘tient’ contre le visage quand on inspire avec le nez, un tuba avec lequel on est à l’aise (pour moi un masque Scubapro au Vieux Campeur, à l’intérieur brûlé à l’allume-gaz pour limiter la buée, et plus tard des lunettes de piscine réglables, étanches – plusieurs tailles de barrette de nez possibles – achetées chez Décathlon).

Penser que ces outils sont des béquilles provisoires, à supprimer assez vite, car elles donnent de mauvaises habitudes. Avec un tuba on peut respirer le visage tourné vers le bas. Avec la bouche pas question, elle ne peut pas être sous l’eau.
On peut alors consacrer quelques séances à respirer alternativement à gauche et à droite: sur 4 temps: un temps j’aspire à gauche, deux temps dans l’eau, un temps j’aspire à droite. Une autre fois on ajoutera un battement de pied par temps, ou deux; là aussi on a tout loisir d’affiner plus tard. L’important c’est de trouver un rythme régulier, un début d’automatisme, et de se sentir à l’aise.
Cela peut prendre du temps. Quand on est en panique, se reposer et ralentir, se laisser nager, ou travailler autre chose: chercher comment et quand souffler. Pour moi c’était sous l’eau, sur le troisième temps (*). J’avais trouvé un rythme.
(Mais dans ma dernière ‘auto-leçon’ sans palmes ni masque, juste les lunettes de piscine, j’ai trouvé que le mieux était de souffler-aspirer hors de l’eau en un seul temps (*), comme quoi…)
5-une fois qu’on a acquis une sorte de coordination de base : on peut débrancher un peu la cervelle et fixer une certaine distance à parcourir selon la forme du moment. Comme pour la course à pieds il faut un minimum faire tourner la machine. Contrairement à une machine il y a des jours ‘avec’ et des jours ‘sans’. Dans les jours ‘sans’ ne pas insister, on reculerait. Dans les jours ‘avec’ explorer, chercher, tester… Si l’on nage longtemps l’usage d’un ‘shorty’, combinaison d’été légère, recule le moment où l’on aura froid.
6-tomber le masque : et puis à un moment il faut quitter ce qu’on vient à peine d’apprivoiser: le tuba, le masque. Passer aux lunettes. Se retrouver avec le nez tout nu dans l’eau! J’ai essayé plusieurs fois. Plusieurs fois je suis revenu au masque et au tuba. J’ai abandonné les palmes, troquées contre des ‘Crocs’ qui tiennent au pieds, aident à marcher sur le fond de l’eau, et ont un petit effet-palme léger. J’ai repris mes “longueurs” en essayant de sortir la tête de chaque côté, un peu gêné par le tuba. Manque totale de souplesse dans les épaules; “ce n’est pas pour toi” me disais-je. C’était faux. Mais je m’asphyxiais toujours.
7-continuer à essayer de comprendre : tout effort, toute fatigue, consomme de l’oxygène, ou fabrique du gaz carbonique; peut-être bien les deux. Quand on a davantage besoin d’oxygène il vaut mieux passer en mode ‘2 temps’: un je repire, deux je souffle; on respire toujours du même côté. Alors on alterne. Comme en bateau il y a un côté qui va mieux que l’autre. Pour ‘explorer’, pour expérimenter, autant choisir le côté où l’on est le plus à l’aise.
8-cesser de lutter contre l’eau : parmi les sensations qui annoncent qu’on est sur la bonne voie l’une est quand on cesse de vouloir lutter contre l’eau, contre la peur de ne pas pouvoir respirer, en faisant des tas d’effort. L’effort à ce stade est contre-productif. Cette sensation revient de plus en plus souvent, par flashes. C’est une pelote de fil à dérouler. Il vaut mieux se reposer souvent; on retrouve cette capacité de relâchement dans les premiers mouvements ; elle s’estompe au bout de quelques mètres quand on s’est désuni, qu’on n’a pas pu maintenir le relâchement et qu’on est passé en mode “effort/fatigue”. On est éduqués à faire; pas à écouter. A ce stade il nous revient des bribes lues ici ou là: utiliser le roulis pour respirer, garder le contact avec l’eau tout le long de la rotation du bras pour avoir un appui quand on tourne la tête, synchroniser le bras qui allonge depuis l’épaule et celui qui appuie sur l’eau vers l’arrière. Le puzzle se garnit!
Là encore il faut du temps, s’habituer à l’eau qui ruisselle quand on souffle avant d’aspirer. On peut essayer de tourner la tête plus longtemps vers le ciel pour avoir plus de temps pour souffler-expirer, ou au contraire inspirer-souffler plus vers l’avant façon Tarzan, mais on sent qu’il est entrain de se passer quelque chose. Ne pas lâcher ce fil. Chercher le geste de moindre effort, qui est quelque part de devenir soluble, de ‘devenir’ l’eau. C’est un étonnant changement de dimension. Vous êtes sur la bonne voie.
9-le déclic : difficile de savoir ce qui a été déterminant, comme lorsqu’on est enfant et que le “grand” qui vous tenait le vélo vous lâche, et que vous faites vos premiers dix mètres sans vous tenir à rien; ou à cheval quand vous cessez de vous cramponner aux rênes, trouvant votre propre équilibre. Pour moi je pense que ça a été de ne plus souffler dans l’eau mais de souffler-et-aspirer l’air avec la bouche dans un seul temps hors de l’eau (*). Aussi d’être passé en mode ‘2 temps’. Au début ça a résisté. J’allais m’asphyxier. Mais il se passait un truc, j’étais tout près de trouver. J’ai stoppé; j’ai relâché, recommencé, re-stoppé, puis changé de côté; puis basculé en mode quatre temps, il se passait la même chose: mon assiette dans l’eau avait imperceptiblement changé, j’étais devenu cohérent:
10-je nageais !
Etre adulte et ressentir la même émotion de triomphe qu’un minot de six ans! Je me souviens de la première fois où mon vélo rouge a roulé tout droit, où mon cheval, où mon delta… et même de cette première fois où j’ai cessé de me cramponner au rebord de la piscine il y a près de 60 ans. Aujourd’hui 22 juillet 2025 j’ai émergé du grand bain. Il ne reste plus qu’à travailler. Mais ça je dirais, c’est tout bête.
Puisse ce petit récit presque à chaud être utile à quelqu’un à la poursuite du même diamant vert! La vie, si on la laisse faire, nous surprend à tout âge. Mais elle a son petit caractère…
Epilogue: de Lesbos – Mytilini, à Léros – Xirokampos, il m’a fallu un an. En croisière, dès le 1er mille au large un gilet gonflable est beaucoup plus utile. Un mille en crawl c’est très long, et en mer ce n’est rien Mais savoir nager c’est comme savoir marcher: Guillaumet a traversé la Cordillère des Andes avec ce qu’il lui restait: ses pieds. Une bête ne l’aurait pas fait. Lui si.
(*) Rq: Françoise, qui nage bien et depuis longtemps n’est pas de cet avis: “je souffle lentement à fond pendant tout le temps que j’ai la tête sous l’eau […] l’expiration doit chasser la totalité de l’air vicié. Tu vas ainsi ralentir tes gestes, profite de l’expiration pour glisser et bien ramener tes bras avec les mains en cuillère comme des rames pour te propulser. Il ne me reste plus qu’à mettre ses conseils en pratique! 🙂