La carte météo prévoit encore pas mal de vent pour ce dimanche; surtout il se renforce à l’approche de Milos. Force 6, 22 noeuds, mais cela peut être plus fort. Et c’est loin, plus de 60 milles. Même si tout va bien ça fait arriver après le coucher du soleil. Que faire? Attendre le lendemain, où ce sera pétole sur la première partie du trajet. Ou être optimiste, audacieux, inconscient.. supprimez les mentions inutiles…
Il y a deux plans B si cela ne se passe pas bien: l’île de Falconera à 40 milles un peu plus au nord.
Ou revenir à Monemvasia. Aucune honte à se raviser.
Quand nous partons, avec un ris, il est presque 10 heures. L’état de la mer et la force du vent sont tels que je les attendais, Mais le vent est NNE, pas travers, et le bateau peine à conserver un cap plein Est au près. Pendant deux heures je m’apprête à faire demi-tour. Puis il semble qu’il passe nord petit à petit. On continue. Le vent se renforce, 17, 19 noeuds… 2ème ris. La navigation est tout sauf agréable. Vers le tiers du parcours la mer est plus formée, le bateau trop mou, Je largue le 2ème ris. Il faut de la puissance pour avancer. Mais on est un peu à la limite de partir au lof (le bateau est en quelque sorte ‘attiré’ par le vent sans qu’on puisse l’en empêcher à la barre).
Au milieu du parcours 2ème ris, ça devient sportif, je jongle avec la taille de mon bout de génois, la position du chariot d’écoute. Surtout ça impose une tension physique et mentale constante et il fait froid. Pourtant je suis équipé, j’ai un bon pilote auto, un bon bateau, il n’y a pas plus de 23 noeuds de vent… 24… 25. Je pense à Vito Dumas, Slocum, Moitessier. Comment faisaient-ils? C’était des géants!. Et moi je tarde trop à réduire de nouveau.
Car la dégradation est lente, régulière, insidieuse. Je prends la barre une vingtaine de milles avant d’arriver. Et puis enfin le troisième ris dans des conditions plutôt musclées. Le vent est passé NW, presque largue, mais ça ne simplifie pas les choses. Seule la vitesse s’accroit, 7-8 noeuds dès que je sors un peu plus de génois. Il faut avancer. Je ne dirais pas que j’ai peur: je ne doute pas d’arriver derrière Milos pour me mettre à l’abri, au travers le bateau reste manoeuvrant.
Quand le soleil se couche il reste 9 milles à parcourir. Peur non. mais bouffé par l’inquiétude, tendu pour ne pas me prendre l’îlôt tribord, pour lire le paysage dans l’obscurité, le cap dans les embardées, vérifier et revérifier les fonds,
A l’arrivée à KLEKTIKO il y a 27 noeuds. Le mouillage est abrité mais rafaleux en approche. Il y a des feux à terre que je ne comprends pas; un cargo grec est venu s’abriter non loin. Difficile d’évaluer les distances en amenant la toile, préparant le mouillage,.. Avec les feux de route je ne vois rien devant sans aller à la proue. Je mouille à 30 mètres des cailloux; peu de chance que le vent passe au sud dans la nuit. Je n’ai pas la force de me sentir heureux. J’ai juste faim.


7 heures le soleil se lève. Paysage de toute beauté. Mon ancre semble beaucoup trop proche d’une immense dalle rocheuse. Je prends quelques photos et je retourne me coucher. Moulu.