… ET PUIS CIRCE, ET PUIS OSTIE

(en quittant Ischia)

Pourquoi cette urgence?

Pourquoi des étapes aussi longues, alors qu’avoir renoncé au détour de mille milles d’une l’étape à Venise me laisse tout le temps? Bien sûr il y a cette accélération presque animale qui précède le retour à l’écurie. J’ai du mal à ‘être’ en Italie; je n’y ‘suis’ pas.

Il n’y a pas que cela. Invisible, mais pas imperceptible, il y a le rythme de la mer, du vent, des forces qui nous environnent. Pour l’instant le vent, même capricieux, provient du sud, nous remonte vers le nord, où nous allons.

Plus chanceux pour mon retour qu’Ulysse, sans ses embarrassants compagnons qui lui ouvraient le sac des vents  offert par Eole ou dévoraient en son absence le bétail sacré d’Apollon, je me rappelle que le Poséidon grec (ou le Neptune romain) est un dieu susceptible, changeant et colérique. S’il me donne un vent pour parcourir cinquante milles en direction de Canet-en-Roussillon ou Port-Vendres, je me vois mal n’en faire que vingt, au risque de le vexer…

La nature a son rythme, la nature est rythme. On vole en planeur, en delta, au rythme des ascendances, du soleil, du vent synoptique. Si l’on quitte ce rythme, on cesse de monter, d’avancer, on doit forcer, on recule, on attend… jusqu’à ce qu’on récupère, plus loin, peut-être, un autre rythme, un autre cycle…

J’aurais pu faire d’autres choix, visiter Capri, Ischia, Ponza… Outre que les mouillages y étaient compliqués, la remontée de la côte ouest de l’Italie avec des conditions contraires m’aurait peut-être fait regretter un excès d’optimisme sur le mode “on verra bien”…

  

– petite halte à Gaëta (.. de Gaëtano, ou plutôt l’inverse) : un fort imposant, un grand port, une base de l’Otan, des marinas, le plein dans l’une d’entre elles, 70 litres de gasoil; les deux bateaux qui me précèdent et qui ne font que quinze mètres en prennent mille chacun.

Je n’ose dire au pizzaiolo qui m’amène son étouffe-chrétien de Margharita des prés qu’il ferait bien d’aller se former en Corse, à Bastia, à l’île Rousse… En revanche une “tiellerie” découverte par hasard me laisse pantois: ‘amis-sètois’ j’ai le regret de vous faire savoir que Gaeta est le pays d’origine de la tielle, et non Sète, et que les tielles au poulpe ou à la mozzarella y valent le déplacemen;, ainsi d’ailleurs que la bière Sarde qui rappelle la Pietra de ‘nos-amis-corses’.

– autre étape, Anzio, un peu forcée celle-là: j’ai eu beau me lever à 5 heures du matin pour traverser jusqu’à Ostie (Rome), à 75 milles, le vent a manqué de vigueur et j’ai dû m’arrêter sous le peu de protection offert contre la houle de sud-ouest  par une plage trop exposée pour fermer l’oeil.

Deux empereurs sont nés ici, Néron et Calligula. Aucun des deux n’a dépassé trente ans. Le premier y a sa statue moche. Ni Praxitèle ni Michel Ange…

– cap Circeo

de loin on aperçoit une île, mais c’est une illusion. Quand on regarde une carte de l’Italie on voit très bien la petite bosse sur le côté, avant d’arriver à la latitude de Rome. Dernier souvenir de l’Odyssée… C’est ici qu’Ulysse et ses compagnons auraient abordé, ici qu’Ulysse aurait obligé la magicienne Circé à rendre à ses hommes transformés en pourceaux leur apparence humaine. C’est un lieu frappant, qu’on voit longtemps, sur chaque face. On ne peut  s’empêcher de se demander où ils ont laissé leur navire, où habitait Circé, où… On ne saura jamais. Maintenant on sait des tas de réponses à des questions qu’on ne se pose pas.

– Ostie : traversée sans souci. Vent faible d’une dizaine de noeuds, vitesse du bateau entre 4 et 6; embouchure du Tibre, et immense rade prévue pour un nouveau port abandonné depuis des années pour cause de corruption, paraît-il …

 

L’ancien port romain est plus haut sur le Tibre, l’embouchure s’envase depuis toujours. Ambiance de lagune, mouettes pêcheuses, et quelques yachts égarés. Tortellinis à bord, tomate et parmesan, et sieste tout à fait inhabituelle! Sans la distance importante qui sépare les différents mouillages, arrivé là en début d’après-midi j’aurais sans doute continué… comme Popeye the sailorman! … Pourquoi cette urgence  ?

Je crois savoir que ça se soigne!